Tous à l’université, une bonne idée ?

Soraya Ghali
Soraya Ghali Journaliste au Vif

50 % de diplômés du supérieur en 2010. Comment atteindre cet objectif européen.  » Il n’y a pas trop d’étudiants, mais trop d’étudiants en échec « , répond Jean-Claude Marcourt. Qui propose des idées anti-échec.

Le marathon est terminé. Mardi dernier, Jean-Claude Marcourt, ministre de l’Enseignement supérieur, a rendu son rapport sur les universités et les Hautes Ecoles au parlement de la Communauté française. Ce document devrait servir de base de travail pour le gouvernement, à qui il revient d’arbitrer les propositions de la table ronde sur  » l’avenir de l’enseignement supérieur et son évolution dans le paysage européen « . Accès de fièvre, défections, fuites, la grande consultation – plus de 40 réunions, 200 personnalités et experts – relève de la performance. Sera-t-elle utile pour autant ?

Tous les politiques continuent de prôner la nécessité de davantage de diplômés du supérieur ( » pour ceux qui en ont les capacités « , déclare Jean-Claude Marcourt). Mais ils doivent résoudre la même équation que les pays voisins : comment faire face à un enseignement supérieur de masse sans sacrifier la qualité à l’égalité ? La Belgique se distingue par un niveau de formation élevé par rapport aux autres pays : 41 % des 25-34 ans sont diplômés du supérieur, contre une moyenne européenne de 30 %. Certes, on chôme plus sans diplôme qu’avec un diplôme. Mais, paradoxe, les jeunes Belges affichent un taux de chômage plus élevé que la moyenne européenne. Inventaire des dégâts.

Une démocratisation en trompe-l’£il

Dans la plupart des pays, les rhétoriciens sont orientés vers le supérieur en fonction de leurs résultats et de leur motivation. Pas chez nous : ils peuvent s’inscrire dans l’établissement de leur choix. Premier constat : sur le terrain, ce principe généreux serait une chimère. Car cette démocratisation s’est opérée de façon quantitative, pas qualitative. Le taux d’accès à l’enseignement supérieur s’élève aujourd’hui à 80 %. Soit, en dix ans, une hausse de 12 % des effectifs étudiants. La crue se poursuit. Mais, au bout de leurs cursus, combien d’étudiants de milieux populaires réussissent ? Les chiffres demeurent confidentiels. A l’UCL (qui délivre 40 % des diplômes en Communauté française), la proportion d’étudiants de milieux modestes atteint 17,6 % en 1999. Seulement 31,8 % d’entre eux décrochent leur diplôme. L’UCL recrute par ailleurs 41,2 % d’étudiants d’origines favorisées, dont le taux d’obtention d’un diplôme est de 54,7 %. D’après l’enquête que l’université de Mons (1) a effectuée auprès de 9 000 étudiants de la Haute Ecole Francisco Ferrer, le même filtre semble s’appliquer avec la même amplitude. Faut-il alors hausser à tout prix le niveau d’éducation, si cela ne permet pas une meilleure mobilité sociale ?

La démocratisation ne résout pas tout. D’où l’axe de Marcourt : le  » droit à l’inscription  » est une chance qu’il faut faire fructifier (d’où la suppression du minerval pour les boursiers), tout en maintenant la qualité et en luttant contre l’échec.

Améliorer l’orientation

Second constat : la démocratisation scolaire s’est aussi réalisée de manière déséquilibrée. Ce sont les Hautes Ecoles qui ont accueilli 70 % des enfants de la démocratisation scolaire. L’université y aurait échappé, maintenant un élitisme presque inchangé. En fac, de nombreux jeunes (trop ?) s’inscrivent en sciences humaines (58 %, en 2008), beaucoup moins en sciences de la santé (22 %), moins encore dans les filières scientifiques (20 %). Les sciences humaines attireraient davantage les étudiants les moins favorisés, qui croient y avoir plus de chances de réussite. C’est aussi là que la perception de l’utilité sociale des études est la plus incertaine. L’efficacité des diplômes est beaucoup trop vague pour fonder un véritable projet personnel et professionnel.

Le ministre propose une aide à l’orientation. Mieux informer les élèves et les guider dans leur choix, en renforçant la présence de conseillers professionnels pour construire un projet individuel – pas uniquement à travers des salons des métiers.  » Il s’agit d’accompagner les futurs étudiants, pas de poser un verrou à l’entrée des études supérieures « , précise Marcourt. Dans le même esprit, les universités invitent les élèves à assister à des cours en mai, avant de s’inscrire. Une opération-vérité efficace ! La sélection ? Politiquement, il n’en est pas question. Marcourt propose aussi de réorienter intelligemment les étudiants, en cours d’année. Dans cette perspective, il étudie l’idée d’un cursus par cycle, pas par année, afin de valider le capital engrangé.

Lutter contre l’échec

Car, si les pouvoirs publics ont réussi au-delà de leurs espérances à faire passer le message de l’importance du diplôme, ils ne sont pas parvenus à enrayer l’échec scolaire. Le premier raté est venu de l’afflux de nouveaux étudiants dans le supérieur, au départ prévu pour l’élite. Très peu d’initiatives ont été prévues pour accompagner les élèves moyens ou de milieux avec peu de ressources.  » On s’est contenté d’ouvrir l’enseignement supérieur en laissant l’écrémage s’opérer plus loin, par décantation « , affirme Marie Duru-Bellat, une autorité dans le domaine de la lutte contre les inégalités. Pour la chercheuse,  » sous couvert d’égalité, on pratique la sélection la plus cruelle qui soit : une sélection par l’échec « . En vingt ans, le taux de réussite n’a pas augmenté, il stagne, parfois baisse. Plus de 20 % des étudiants lâchent leurs études sans autre diplôme que celui du secondaire.

 » Accéder aux études d’accord, mais pas n’importe comment « , poursuit le ministre. En organisant, au cas par cas, une année préparatoire, et en recourant au coaching de profs du secondaire au cours du premier semestre.

Les experts en conviennent, les outils de la réussite se forgent bien avant l’entrée dans l’enseignement supérieur. Les étudiants y entrent avec de grandes différences de niveau. Autrement dit, notre école secondaire (la plus inégalitaire, après la Hongrie) est l’antichambre où se fabriquent les inégalités, qui se répètent dans l’enseignement supérieur.

Pour Marcourt, il faut agir en amont. Mieux faire travailler les filières entre elles et miser encore sur la remédiation.

SORAYA GHALI

Notre école secondaire est l’antichambre où se fabriquent les inégalités

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