Tom McRae récidive

Né dans un petit village anglais de parents pasteurs, Tom McRae offre un second disque tout aussi glorieux que le premier. Mais les fantômes de Tom ont pris de l’épaisseur et son folk s’est gonflé d’électricité

Paru il y a deux ans, le premier album éponyme de Tom McRae nous avait complètement pris à revers. En cause, une voix d’une remarquable profondeur sentimentale, des mélodies brisées et raccommodées à coups d’éclairs acoustiques, bref, un truc magique qui traverse les chansons en les baignant d’une grâce impériale. C’est donc avec curiosité que l’on glisse le nouveau Just Like Blood dans le lecteur de CD. Le titre (« Comme du sang ») n’est pas tronqué, puisque McRae continue à faire gonfler les veines de chaque chanson, de leur donner vie en les irriguant d’énergie, alors que, le plus souvent, elles n’apparaissent d’abord que comme des objets fragiles, à la merci du moindre courant d’air. Ce n’est pas le moindre mérite de ce disque, produit par Ben Hiller (Blur), que d’élargir le spectre stylistique de McRae. Ainsi, au milieu d’atmosphères paisibles, il glisse des perturbations sonores qui évitent aux morceaux de passer pour des pièces angéliques.

McRae, 28 ans, évoque davantage ce qui ne va pas, plutôt que les béatitudes de l’existence. « Quand mon premier disque est sorti, mes parents m’ont dit: « pourquoi as-tu l’air si misérable dans tes chansons ? » ( rires). Je ne suis pas vraiment malheureux, mais je suis attiré par la face la plus sombre de ma personnalité; cela ne m’intéresse pas de prôner le côté heureux. C’est vrai que, si j’avais écrit quelques chansons joviales, j’aurais pu leur acheter une jolie maison pour leur retraite! » ( rires). Eduqué dans un milieu assez strict, le petit Tom a connu une enfance restrictive à de nombreux points de vue. Par exemple, il lui était interdit de regarder Top of the Pops et, donc, de voir ses idoles Kate Bush, Paul Simon ou Joan Armatrading. « Mes parents considéraient cette émission comme médiocre. Chez moi, j’allais trois fois à l’église le dimanche, et il n’y avait guère de musique. Le seul disque pop à la maison était un disque de Simon & Garfunkel. Pour moi, la musique est un processus de guérison, un peu comme les docteurs utilisaient des sangsues pour extirper le poison du sang. Moins qu’une véritable cure, la musique est une occasion d’exprimer les sensations. »

Tony Blair Academy

L’une des chansons les plus marquantes du disque s’intitule Karaoke Soulet parle de la dérive de la politique-spectacle. « Je suis sûr que vous avez aussi ces shows comme Pop Stars (l’équivalent BBC de Star Academy). Ce qui m’intéresse, c’est de dire que les politiciens se conduisent comme des candidats à la célébrité, la plupart du temps sans convictions fortes. Pour Tony Blair, la guerre en Irak est le moyen désespéré de redonner à la Grande-Bretagne une place sur l’échiquier mondial qu’elle a perdue depuis longtemps. Aujourd’hui, nous lavons les verres du cocktail américain et c’est extrêmement embarrassant. Le fait d’avoir une presse largement à droite n’empêche heureusement pas une opinion opposée à la guerre de s’exprimer. »

Si elle ne reste pas imperméable aux turpitudes du monde, la musique de Tom McRae est profondément ancrée dans ses gènes. L’un des plus beaux titres du disque est Human Remains. Sa mélodie, belle à frémir, donne à McRae l’occasion d’user des tonalités les plus intimes de sa voix. La chanson, sur l’air d’une berceuse fêlée, raconte le poids des racines: « Dans un album de famille, j’ai vu une photo de mes parents jeunes qui m’a fait penser que nous sommes condamnés à devenir ce contre quoi nous nous sommes tant rebellés. Il y a cette force génétique qui nous attire irrésistiblement vers ce que nos parents représentent. » Cette plage caressante termine le disque, qui a la qualité d’un album de Radiohead, pas moins. McRae est plutôt quelqu’un d’attachant, avec l’intuition que la musique écrit son destin, à l’exclusion du reste. « Pour le moment, je suis plutôt heureux, mais quelque chose dans mon sang, dans mes os, me fait dire que je n’aurai jamais d’enfants. Je sais que ma musique, avec son mélange de beauté et de claustrophobie, est la chose que je dois faire. »

Philippe Cornet, CD Just Like Blood, chez BMG. En concert le 20 mars à l’Ancienne Belgique, à Bruxe

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