Terres wallonnes, fermiers flamands

Ils s’appellent Jos, Bart ou Rita. Fermiers et fermières d’origine flamande, ils se sont installés en Wallonie. Le Vif/L’Express est parti à leur rencontre. Voici le récit d’un mouvement migratoire enclenché en 1918, et jamais interrompu depuis lors

Photos : Frédéric Pauwels

ssis sur un tabouret, dans la cour intérieure de sa ferme, Paul Pirard nettoie plusieurs ustensiles agricoles. Trois jeunes du village sont venus l’aider. Sa famille est établie depuis plusieurs générations à Bettincourt, en Hesbaye liégeoise, et il en sait long sur les fermiers de la région. Un bref instant de réflexion, et voilà qu’il cite une longue liste d’agriculteurs néerlandophones installés dans les villages avoisinants : Pluymers, Schoenaerts, Engelborghs, Cordie, Coenen, et d’autres encore.  » Les Flamands sont plus entreprenants que nous, assure- t-il. Eux, ils ne rechignent jamais quand il s’agit de travailler. Enfin, c’est mon impression…  »

Habitant deux rues plus loin, dans une maison construite au début du siècle, Angèle Van Langenaken partage cet avis. A cette différence près qu’elle a elle-même traversé la frontière linguistique.  » Quand vous allez vers Saint-Trond, regardez un peu toutes les nouvelles constructions ! C’est parce que les Flamands ont travaillé dur qu’ils sont devenus si riches.  » Son arrivée en Wallonie, cela fait des années qu’elle n’en a plus parlé. Mais elle n’a rien oublié. Elle avait 21 ans quand, le 15 mars 1950, ses parents ont quitté le Limbourg pour venir s’établir dans la région de Waremme.  » Ma maman avait quatre enfants. Son frère en avait neuf. Ensemble, ils exploitaient la ferme familiale. A la fin, ça devenait infernal. Il y avait toujours des margailles. Mon oncle a donc racheté la ferme et mes parents ont décidé de partir ailleurs.  » Le couple commence alors à sillonner la province de Liège en tandem, à la recherche d’une exploitation à reprendre. Quelques semaines plus tard, c’est l’adieu à Hecks, le village natal. Angèle n’y retourne plus jamais.  » Ma s£ur, elle allait encore bien faire des tours en vélo du côté flamand. Mais moi, ça ne me disait rien. J’y retourne juste pour les enterrements « , dit-elle, dans un français rocailleux, imprégné de cet accent limbourgeois si caractéristique.

 » Flamins des gattes « 

A un jet de pierre de Bettincourt, le village de Bleret compte cinq fermes encore en activité. Trois appartiennent à des agriculteurs d’origine flamande. Paul Schoenaerts, 44 ans, est l’un d’entre eux.  » Les Flamands se sont tous établis dans la partie sud du village. Les autres se trouvent de l’autre côté, indique-t-il. Mais ce n’est pas pour ça qu’on s’entend mieux avec les Flamands. Entre fermiers, vous savez, il y a toujours des rivalités…  » Tandis qu’il parle, il tient entre ses mains une photo noir et blanc aux bords dentelés. On y voit ses grands-parents poser dans la cour de la ferme, entourés de leurs enfants et de l’un ou l’autre ouvrier. Le cliché a été pris quelques années après l’arrivée des Schoenaerts à Bleret, en 1933. La ferme qu’ils exploitaient auparavant à Kerkom-bij-Sint-Truiden était devenue trop étroite. Les meubles ont donc été hissés sur les charrettes, les b£ufs et les chevaux rassemblés, et toute la famille s’est mise en marche. Quinze petits kilomètres de voyage. Mais, au bout : une autre vie, ou presque. Responsable de l’exploitation depuis 1979, Paul l’a fait prospérer. Il y élève actuellement 160 vaches et règne sur 20 hectares de cultures (maïs et betteraves).

En 1978, lors du recensement agricole mené en Région wallonne, 3 175 exploitations étaient tenues par des personnes nées en Flandre (sur un total d’environ 40 000). Mais ces statistiques ne prennent pas en compte les immigrés de deuxième génération. De plus, la situation a sensiblement évolué depuis lors : d’autres Flamands ont franchi la frontière linguistique, tandis que beaucoup de petites fermes wallonnes ont mis la clé sous le paillasson. Proportionnellement, la présence flamande dans l’agriculture wallonne s’est donc renforcée. S’il est très difficile de la quantifier, un fait est incontestable : en Wallonie, rares sont les villages qui ne comptent pas au moins un agriculteur d’ascendance flamande.

Ce mouvement migratoire a débuté juste après la Première Guerre mondiale. Grâce aux aides financières qu’ils reçoivent pour les dommages subis entre 1914 et 1918, plusieurs paysans de Flandre occidentale ont alors les moyens d’acheter de nouvelles terres. Ce qui les conduit souvent dans le sud du pays. A cette époque-là, les jeunes Wallons désertent massivement le travail de la terre pour aller s’engager à l’usine. Du coup, plusieurs exploitations sont à remettre. Une aubaine pour une Flandre rurale et surpeuplée.

 » Dans les Flandres, il n’y avait pas de place pour caser tout le monde. Du côté de mon père, ils étaient cinq enfants. Du côté de ma mère, neuf. Point de pilule à ce temps-là !  » résume Asther Vanquaethem. Né en 1924, il n’avait que six mois quand il a quitté Ruiselede (entre Gand et Bruges). Ses parents ont d’abord loué une ferme dans les Ardennes françaises, avant de déménager à Renlies, dans la botte du Hainaut.  » Je m’en souviens comme si c’était hier.

Dans le camion qui nous a transportés là-bas, je tenais mon petit chat dans les bras. Mais un chat, c’est subtil. Aux environs d’Eteignères, il a sauté. Parti ! J’ai pleuré tout le restant du voyage.  » Elevé à la dure, dans une ferme décrépie située au milieu des bois, Asther apprit vite à maîtriser le français et, surtout, le wallon. Mais il n’a jamais cessé de parler flamand.  » L’été, j’adorais retourner en vacances dans la ferme de mes cousins. Je prenais mon vélo avec moi. Il y avait une belle route bien droite juste à côté de chez eux et nous passions l’après-midi à faire des sprints.  »

Naître dans les Flandres. Voilà qui laisse des traces indélébiles. Dont, souvent, une passion dévorante pour la petite reine. Fernanda Beck ne fait pas exception. A 82 ans, son amour du cyclisme est intact.  » Rik Van Looy, Herman Van Springel, c’étaient quand même des beaux coureurs…  » Lorsque, deux ou trois fois par an, elle retourne à Sint-Gillis-Waas, son village natal, elle ne manque jamais de refaire les parcours qu’elle empruntait adolescente. Peu importe si l’urbanisation galopante a défiguré la région. Elle n’a, de toute façon, jamais envisagé de passer ses vieux jours en Flandre. Trop de souvenirs la maintiennent en Wallonie. A commencer par celui de son voyage de noces ! C’est en effet au lendemain de son mariage, le 7 septembre 1949, qu’elle a fait route vers Flostoy – en compagnie de sa s£ur Maria, elle aussi jeune mariée. Dans ce village situé au fin fond du Condroz, les deux couples ne sont pas passés inaperçus. Et leur marmaille, élevée en patois waeslandien et nourrie à la botermelkpap (soupe au lait battu), encore moins.  » Nous n’étions pas très bien vus, se souvient Rita Beck, la fille de Fernanda. A l’école, on nous traitait de Flamins des gattes (Flamands aux chèvres). Eddy, mon frère aîné, est tombé sur un instituteur raciste. Il en a beaucoup souffert.  »

Le plus souvent, ce sont les femmes qui ont connu des difficultés d’adaptation en Wallonie. Traditionnellement chargées des travaux d’intérieur, elles avaient peu de contacts avec les habitants du coin et, du coup, maîtrisaient moins bien le français – ce qui ne facilitait pas non plus leur intégration.  » En Flandre, j’habitais une maison au centre du village. Alors, cela n’a tout de même pas été facile d’arriver dans cette ferme, située le long des bois. Pendant longtemps, j’ai eu peur… « , confie Godelieve Van Acker, installée avec son mari à Mont-Sainte-Geneviève (Hainaut), depuis 1969.

Individualiste et astreignant, le métier d’agriculteur offre peu d’occasions de fraterniser. Tout juste les Flamands se retrouvaient-ils quand un délégué du Boerenbond se déplaçait au sud du pays pour donner une formation. Ou lorsqu’un prêtre venait dire la messe en néerlandais. Au fur et à mesure que le temps a passé, ces liens-là se sont effilochés. La suite est connue : obsédés par l’envie de  » réussir « , ces gens se sont majoritairement fondus dans la population wallonne. Agé de 76 ans, dont 60 passés dans la région de Jodoigne, Roger De Wilde déclare d’ailleurs qu’il est devenu  » carrément wallon « . Même ses pigeons sont 100 % wallons !  » Quand j’ai quitté Oost-Eeklo, j’ai dû laisser mes pigeons là-bas, raconte-t-il. Nous sommes venus à la ferme de Chebais. Un beau jour, dans la cour, j’ai vu un pigeon poursuivi par un épervier. La porte du corridor était justement ouverte, et il s’est réfugié à l’intérieur. Ce fut mon premier pigeon en Wallonie. Par après, un ami m’a fait cadeau d’un mâle, et c’est ainsi que j’ai pu recommencer la colombophilie.  »

Traits d’union entre les deux principales régions du pays, ces paysans cultivent une nostalgie de la Belgique unitaire. Ce qui ne les empêche pas de critiquer l’arrogance de la Flandre actuelle, ou de décocher quelques commentaires perfides sur la fainéantise des Wallons. Immigré de troisième génération à Jodoigne-Souveraine, et parfait bilingue, Eric Teerlinck tranche le débat à sa manière :  » Ces histoires de querelles linguistiques, c’est une belle crasse pour moi. Je mettrais bien un pétard dedans !  »

Etonnant : en presque nonante ans d’existence, le flux migratoire Nord-Sud ne s’est jamais tari. Il n’est pas près de le faire. Ces vingt dernières années ont vu les prix de certaines céréales s’effondrer. Pour conserver leurs revenus, les agriculteurs sont donc contraints d’augmenter la production. Mais la Flandre est saturée. Aujourd’hui comme hier, les terres à prendre sont en Wallonie.  » Sur la trentaine de fermiers qui étaient avec moi à l’école agricole de Geel, six sont partis s’installer en Wallonie « , témoigne Herman Beke, 28 ans. En 2000, avec ses parents, il a lui-même repris une ferme à Hensies, à quelques centaines de mètres de la frontière française.  » Voilà la raison pour laquelle nous sommes venus : l’espace !  » dit-il en désignant du bras les immenses pâtures qui s’étendent derrière les étables. Son élevage compte 220 têtes. Le quota associé à son exploitation atteint 800 000 litres de lait par an.

 » A Overijse, nous avions aussi des cochons, précise Noël, le père. Mais là-bas, c’est devenu la ville. Chaque fois que ça sentait mauvais, tout le monde nous tombait dessus. Pas question non plus de faire du bruit après 22 heures ! Mais comment voulez-vous ? Dans une ferme, il y a toujours du bruit : une génisse en chaleur, un marchand qui vient livrer la nuit…  » Manifestement, toute la famille est heureuse d’avoir atterri dans le Hainaut.  » Ici, les gens sont plus gentils. Le bourgmestre, malgré que ce soit un socialiste, il fait tout ce qu’il peut pour nous aider « , ajoute Denise, la mère.

Pour d’autres, émigrer n’a pas été un choix. La construction d’un zoning industriel ou d’une voie rapide les ont contraints d’aller poursuivre leurs activités en Wallonie. Rendus publics il y a trois semaines, les derniers projets d’extension du port d’Anvers entraîneront de nouvelles expropriations. Alexander Cerpentier fait partie des agriculteurs concernés.  » Moi, ça m’arrange plutôt, avoue-t-il. Avec l’indemnité que je vais recevoir, je pourrai acheter une ferme plus grande. Mais quand ? On ne nous dit rien.  » A 31 ans, Alexander a de l’ambition à revendre. L’attentisme n’est pas son genre. Alors, régulièrement, il consulte les annonces immobilières. Sait-on jamais qu’il y ait une affaire à saisir dans le Hainaut. Ce ne serait pas la première fois..

F.B.

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