Tempête sur le pouvoir

Nette poussée de la gauche, enracinement du Front national : le premier tour des élections régionales est une sanction pour le gouvernement. Chirac va-t-il éjecter Raffarin ?

Au lendemain du choc du premier tour des régionales, marqué par un effondrement de la droite, de nombreux élus de la majorité souhaitent, mezza voce, un changement de cap ou même de Premier ministre. Mais Jacques Chirac, toujours aussi résolu à barrer la route au populaire ministre de l’Intérieur Nicolas Sarkozy, paraît décidé à garder Jean-Pierre Raffarin à Matignon. Sonné par la claque électorale du 21 mars, le couple exécutif fait le gros dos. Pas question d’afficher la moindre expression d’abattement. Et encore moins d’évoquer les scénarios politiques de l’après-second tour. Sur le mode  » rien n’est joué « , Chirac et Raffarin veulent croire à un sursaut.

Il en faudrait un sérieux pour éviter le désaveu cinglant ce dimanche 28 mars. Avec 40 % des voix au premier tour, la gauche a devancé la droite UMP-UDF d’environ 5 points tandis que l’extrême droite a atteint 17 % et que l’extrême gauche n’a pas franchi le seuil des 5 %. Le second tour s’annonce très favorable à l’alliance PS-PC-Verts. Alors qu’elle ne détenait que 8 régions sur 22, elle semble assurée d’en conquérir 7 autres, dont Rhône-Alpes et Poitou-Charentes. Au total, 16 régions sur 22 sont en ballottage favorable à la gauche. Tous les espoirs de la droite se fondent désormais sur une victoire du porte-parole du gouvernement, Jean-François Copé, en Ile-de-France. Dans les Pays de la Loire, le ministre des Affaires sociales, François Fillon, a de bonnes chances de terminer en tête. Mais tous les autres ministres sont en position difficile.

Corriger le tir

En 2002, la puissance du Front national avait provoqué l’élimination de la gauche au second tour de l’élection présidentielle. Le 28 mars, par le jeu des  » triangulaires  » gauche-droite-FN, le parti de Jean-Marie Le Pen peut chasser la droite de nombreuses présidences de région. C’est un 21 avril 2002 à l’envers. Selon une règle en vigueur depuis 1981 dans la ve République, les Français, après avoir confié le pouvoir à un camp, saisissent le scrutin suivant pour corriger le tir. Peut-être aussi la victoire du PSOE en Espagne a-t-elle contribué à mobiliser les électeurs de gauche.

Toutefois, comme souvent, les Français ont davantage voté  » contre  » que  » pour « . L’avance donnée à la gauche fait que, dimanche soir, le PS et ses alliés sont sans doute assurés de  » ramasser  » plus de régions que la droite, mais ils engrangeront une victoire par défaut : la gauche n’a pas encore réglé ses problèmes de long terme.

De leur côté, le Premier ministre et ses troupes sont en fâcheuse posture à cause du mode de scrutin retenu : avoir établi un seuil de 10 % des suffrages exprimés pour se maintenir au second tour, c’était amorcer une machine à fabriquer des élections triangulaires. La droite a pâti, en outre, de la présence de l’alternative UDF, qui a permis aux électeurs de droite de témoigner agacement et déception envers le bilan Raffarin, sans tomber dans le soutien à Le Pen ou l’abstention.

Mode de scrutin, dissidences, participation au premier tour plus forte que prévu (62 %) : autant de mécanismes qui n’ont fait, en réalité, que démultiplier des mouvements de fond. Si l’UDF a pu mener sa fronde et gagner des voix, si le FN a dépassé son score de 1998, si la gauche a pu atteindre un niveau si élevé alors qu’elle n’a pas développé de projet convaincant depuis 2002, c’est que le fond de la politique de Jean-Pierre Raffarin est en cause. Avant tout, l’électeur a sanctionné l’échec de la lutte contre le chômage. Autre moment de rupture entre le pouvoir et les citoyens : le verdict frappant Alain Juppé de dix ans d’inéligibilité, le 30 janvier, mais plus encore son vrai-faux retrait et la solidarité excessive de Raffarin à l’égard du condamné. L’homme que l’on disait de la  » France d’en bas  » a paru alors comme un affidé, un représentant de la classe politique la plus distante. Enfin, malgré la réforme des retraites et l’action sécuritaire, les citoyens n’ont pas trouvé un  » nouvel esprit  » dans l’action gouvernementale. Le bon docteur Raffarin n’a pas guéri, ni même soulagé, le malaise français. Aujourd’hui, il est sur la sellette.

Olivier Rogeau, avec le service France de L’Express

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