Dans la rue, des enfants jouent, des promeneurs sortent leur chien, les magasins sont suffisamment fournis. © BELGA IMAGE

Témoignage depuis Kiev: « Les enfants jouent dans la rue, les magasins sont ouverts… Puis les sirènes retentissent »

Laurence Van Ruymbeke
Laurence Van Ruymbeke Journaliste au Vif
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« Kiev n’est pas encore une ville en guerre, assure Serguiy. Aux bombardements et hurlements de sirènes, nous sommes déjà habitués. Notre moral est meilleur que celui des Russes. » Témoignage.

Parfois, les mots lui manquent. Notamment quand les enfants l’interrogent sur la faculté de leur Dieu à tout pardonner, y compris, aux Russes, leurs bombardements. « Je vois bien qu’ils perdent le contact avec Dieu, soupire-t-il. Je comprends leur fragilité. Alors, j’essaie d’expliquer… » Expliquer l’inexplicable, voilà ce que tente de faire, quasi quotidiennement, Serguiy, 61 ans, professeur de langues à Kiev. Rien n’entame le moral des troupes, assure-t-il. « Notre moral est d’ailleurs meilleur que celui des Russes. Nous sommes déterminés et nous le resterons jusqu’à la victoire. »

Il a choisi, comme la plus grande partie de sa famille, de rester à Kiev. « Ce n’est pas ce qu’on peut appeler une ville tranquille, reconnaît-il, mais elle l’est beaucoup plus que Marioupol. Kiev n’est pas encore une ville en guerre. » Dans la rue, des enfants jouent, des promeneurs sortent leur chien, les magasins sont suffisamment fournis. Les pharmacies sont ouvertes. Alors qu’aux premiers jours de guerre, certains rayons étaient vides, ce n’est plus le cas aujourd’hui. L’eau chaude et froide et l’électricité sont assurées. Non loin du domicile de Serguiy, une croissanterie continue d’embaumer la rue d’un doux parfum de beurre. Il n’y a que lorsque les sirènes retentissent que chacun se hâte vers un abri, dans le métro ou les parkings souterrains. On entend régulièrement des tirs de fusils-mitrailleurs, le craquement de bâtiments bombardés – dont l’un lui a coûté partiellement l’ouïe – ou le bruit des chars en mouvement. « On est déjà habitués à tout ça », assure Serguiy. Tout au plus remarque-t-on que les conteneurs à poubelles sont vidés moins souvent: tant d’habitants ont déjà fui les lieux…

Poutine veut tuer tout ce qui est ukrainien. Il ne sait pas encore que c’est impossible.

Serguiy continue d’enseigner, par vidéoconférence, à ses étudiants. Certains sont toujours à Kiev ou en Pologne, d’autres vivent, désormais, à quelques centaines ou milliers de kilomètres. Il s’est proposé pour faire les courses de personnes porteuses de handicap, ou trop âgées pour sortir de chez elles. Ainsi parcourt-il à pied les rues de la ville, passant d’un quartier à un autre, ses sacs en bandoulière. Il lui faut alors franchir de nombreux barrages, constitués de blocs de béton et gardés par des soldats ukrainiens ou des civils en charge de la défense du territoire. A 61 ans, Serguiy est prêt à les rejoindre: il figure déjà sur la liste des réservistes.

Il y a quelques jours, il a appelé sa cousine, installée en Russie. « Elle ne veut rien entendre ni voir. Elle jure qu’il ne s’agit pas d’une guerre lancée par Poutine, juste d’une opération spéciale, peste-t-il. Les Russes sont déconnectés du monde en matière d’information. Et assommés par la propagande. Je ne sais pas si nous pourrons retrouver un jour une relation sereine. Les Ukrainiens ne détestent pas les Russes mais Poutine, sa clique militaire et ses pilotes qui bombardent écoles et hôpitaux. Leur attitude est incompréhensible. Peut-être n’est-elle pas impardonnable… Poutine ne veut pas seulement détruire notre pays, nos villes. Il veut tuer tout ce qui est ukrainien, y compris la culture et la langue. Il ne sait pas encore que c’est impossible: elles sont bien à l’abri, ancrées dans nos coeurs et dans nos âmes. »

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