Tariq Fraihi: « Anvers garde sa mentalité provinciale »

Les récents événements anversois marquent la naissance d’un mouvement revendicatif qui, à Bruxelles, s’exprime sur des bases plus religieuses que socio-économiques

D’après Tariq Fraihi, philosophe, collaborateur de la « Federatie van Marokkaanse democratische organisaties » (Fédération des organisations démocratiques marocaines), les dynamiques politiques à l’oeuvre dans les communautés immigrées d’Anvers et de Bruxelles ne sont pas les mêmes. « En Flandre, il n’y a pas d’extrémisme inspiré par la religion comme cela existe à Bruxelles, autour du Centre islamique belge de Molenbeek-Saint-Jean, par exemple. A Anvers, il n’y a jamais eu ce phénomène des jeunes qui ont fait un séjour d’écolage dans l’Afghanistan des talibans. Vu la proportion relativement réduite des communautés d’origine étrangère, celles-ci sont amenées à multiplier les interactions avec leur environnement. Et, même si Anvers, avec son port, est une ville internationale, elle garde sa mentalité provinciale. Ce qui n’est pas le cas à Bruxelles, où des communautés plus importantes peuvent se permettre de vivre pratiquement en autarcie, en conservant des liens forts avec divers mouvements ou appartenances transnationales. A Anvers, les Marocains n’ont pas de contacts avec les Indiens et les Pakistanais, parce que ceux-ci travaillent dans le secteur diamantaire et qu’ils n’appartiennent pas à la même classe sociale. En revanche, Bruxelles, capitale internationale, permet un intense brassage idéologique. »

Le philosophe ne considère pas Dyab Abou Jahjah, le président de la Ligue arabe européenne, comme un « extrémiste » mais plutôt comme un « radical », au sens étymologique du terme: qui prend les problèmes « à la racine »: « La Ligue arabe européenne est un mouvement éclectique et pragmatique: progressiste sur le plan socio-économique, conservateur sur les questions éthiques et familiales. Abou Jahjah est, à la fois, un nationaliste arabe et un social-démocrate, mais pas un islamiste. Ses supporters sont à son image: souvent diplômés, ils aspirent à trouver leur place dans la société. » Si, à terme, le but des Abou Jahjah boys est l’intégration socio-économique, avec le maintien d’une identité culturelle forte, l’extrémisme des groupes islamistes, salafistes, bruxellois place, d’emblée, ceux-ci en dehors du jeu politique puisqu’ils rêvent de substituer un modèle de société à un autre.

Une chose semble certaine. Le mouvement « émancipateur » des jeunes allochtones, encore embryonnaire, ne va pas s’arrêter là. « Tant le Centre pour l’égalité des chances que les élus issus de l’immigration, que leurs détracteurs appellent ironiquement les « Ali-alibis », ont perdu tout crédit aux yeux des jeunes, assure Fraihi. Et cela, au moment où le comportement électoral des Belges d’origine étrangère se rapproche de celui des autochtones: ils votent pour tout l’éventail des partis démocratiques. Les élus d’origine étrangère sont, eux, souvent choisis par les autochtones: voyez les 16 000 voix de préférence récoltées par la députée Fauzaya Talhaoui (Agalev), à Anvers. » Le meilleur score de la liste Agalev, juste après Mieke Vogels, ministre du gouvernement flamand.

Reste une minorité, qui se considère comme telle, et qui, dans le futur, va se définir de plus en plus sur des bases ethniques ou religieuses, qui n’ont rien à voir avec le clivage communautaire fondé sur la langue auquel la Belgique est habituée. « Il faut sortir de ce discours communautariste, déclare Tariq Fraihi, sous peine de voir surgir, en particulier à Bruxelles, d’autres revendications liées à des groupes particuliers et qui tendront à prévaloir sur les individus. Dans le contexte belge, seule la synthèse du communautarisme avec le modèle républicain, laïque, des droits individuels, égaux pour tous, permettra d’éviter ce piège. Car la société est plurielle. Le discours sur l’intégration est, en réalité, une façon de s’interroger sur la manière dont une société doit organiser ce pluralisme. Premièreoption: découper l’espace public en autant de sensibilités philosophiques que la société en comprend: c’est le pluralisme externe. Ou, seconde option: privilégier le modèle républicain, qui neutralise la diversité dans l’espace public, mais n’empêche pas celle-ci de s’exprimer en d’autres endroits, privés ou associatifs: c’est le pluralisme interne. En fait, les hommes politiques n’ont pas anticipé cette question du « droit des groupes »: eux-mêmes ne savent pas comment construire une société multiculturelle. »

Marie-Cécile Royen

Vous avez repéré une erreur ou disposez de plus d’infos? Signalez-le ici

Partner Content