TAKE EAT EASY : des plats au goût précaire ?

Avec le développement de la start-up belge Take Eat Easy, le métier de coursier sur deux roues a le vent en poupe. Mais derrière la façade écologique et branchée que l’entreprise tente de véhiculer, se cachent des conditions de travail incertaines.

Tous les soirs, c’est le même défilé. La place Flagey, à Bruxelles, et ses rues avoisinantes prennent des allures de Fifth Avenue. Sauf que, contrairement à New York, la capitale belge n’est pas plate comme la main.  » Il faut sillonner la ville à vélo pour s’en rendre compte « , souffle Jeremy en pleine ascension de la chaussée d’Ixelles. Vélo de course, sac isotherme sur le dos, téléphone portable accroché au bras, il arbore le look de tous ces nouveaux coursiers qui ont envahi les rues bruxelloises.

Direction Porte de Namur, pour réceptionner la commande suivante. Jeremy pose son vélo contre la vitrine du restaurant. Le plat est déjà prêt.  » Bonsoir. Quel numéro de commande ? OK, c’est celle-ci !  » Deux minutes montre en main. Le modèle Take Eat Easy fait recette. C’est sans doute la start-up belge qui s’est le mieux exportée en 2015. En une année, la jeune société bruxelloise a réussi à lever 16 millions d’euros auprès d’investisseurs étrangers. Après Bruxelles, Paris, Lyon, Bordeaux et Lille, elle tente à présent l’aventure à Madrid, Londres et Berlin.

Ecologique et rapide, c’est l’argument de vente de l’entreprise de livraison de plats choisis dans la carte de différents restaurants : 28 minutes en moyenne entre la commande passée par le client via l’application sur son téléphone et l’arrivée du repas. Répartis en différents points stratégiques de la ville, les coursiers rayonnent sur une distance de 4 km. En théorie. L’algorithme développé par Take Eat Easy fait le reste. Les livraisons sont gérées par informatique, avant d’être confirmées au coursier et au client via l’application. Ce dernier peut suivre sa commande, géolocalisée en permanence, en temps réel.

Coursier à vélo, un métier en pleine expansion ? Du côté des patrons, on confirme. En un an, le nombre aurait doublé dans les rues de Bruxelles.  » Pour vous donner une idée, ce soir, sur la route, ils seront plus de 70. Il y a un an, ils devaient être une vingtaine « ,affirme Karim Slaoui, l’un des quatre fondateurs de la start-up.

Time is money

Chez SMart (l’association professionnelle des métiers de la création), on connaît bien le phénomène. La plupart des coursiers passent par cette coopérative (la plus grande d’Europe) pour leurs contrats de travail et leurs cotisations.  » Au départ, il s’agissait plutôt d’artistes sensibles à l’idée de gagner un peu d’argent pour arrondir leurs fins de mois en exerçant une activité physique « ,précise Sandrino Graceffa, directeur général. Mais en quelques mois, le phénomène a pris de l’ampleur. Au point qu’aujourd’hui, SMart s’inquiète du développement de ces plates-formes quijoueraient sur la fibre sportive et  » verte  » de certains amoureux du vélo mais les exploiteraient sous couvert de leur garantir une flexibilité maximale.

Karim Slaoui, lui, ne voit pas le problème. Les candidats  » coursiers  » qui frappent à sa porte sont toujours plus nombreux. Et de profils différents.  » On a des étudiants, des chômeurs, des personnes qui bossent à plein temps et qui font cette activité en plus de leur travail, le soir ou le week-end.  »

Pour Jeremy, la nouvelle commande vient en tout cas de tomber. Il pédale à toute allure vers un bureau d’avocats, rue de la Loi. Slalom entre les voitures, feux rouges grillés et, en moins de temps qu’il ne faut pour le dire, arrivée au pied de l’immeuble. Le coursier s’est même payé le luxe d’un léger détour :  » En règle générale, il vaut mieux éviter les routes pavées. Le client n’est pas content quand la sauce coule partout !  »

La livraison à peine terminée, le téléphone de Jeremy sonne à nouveau.  » La soirée sera bonne « , sourit-il. Il doit réceptionner deux burgers dans un restaurant bien connu de la place Fernand Cocq, à Ixelles. Là, il retrouve deux autres coursiers qui attendent devant l’établissement depuis plus de dix minutes. Une éternité pour les initiés mais l’occasion pour eux d’échanger quelques mots.

Il y a Sergio, 23 ans. Pour cet étudiant, Take Eat Easy serait l’aubaine. Il arrondit ses fins de mois en arrangeant ses horaires en fonction de celui de ses cours. Il passe en moyenne cinq soirées par semaine sur son vélo.  » Quand il pleut, c’est dur. Mais il faut se motiver parce que ce sont les meilleures soirées. Les commandes sont plus nombreuses et les pourboires plus importants.  » Réalité différente pour Vincent. Cet indépendant complémentaire de 34 ans travaille pourtant, lui aussi, plusieurs soirs par semaine. Mais  » c’est pas vraiment la poule aux oeufs d’or ! Tu ne gagnes pas ta vie uniquement avec cette activité.  »

La formule garantit en théorie deux livraisons par heure. Au prix de 8,5 euros la course, le calcul est vite fait. Et le résultat pas terrible. Il faut avoir de la chance et des mollets pour dépasser le salaire minimum. S’ajoutent les bonus : quelques euros en plus quand l’attente est vraiment trop longue ou si la livraison dépasse 4 km ou si le temps est trop mauvais. Sur le mois de décembre, l’application de Jeremy a comptabilisé 122 courses pour un salaire de 1 100 euros bruts. Si on retire les impôts, les taxes, les cotisations sociales et la commission que prend SMart, il lui reste un revenu net de 550 euros pour cinq soirées de travail par semaine, avec des prestations le week-end. Exploité, le coursier Take Eat Easy ? Karim Slaoui s’en défend :  » Le salaire horaire n’est pas mauvais chez nous. Une livraison est payée 8,5 euros. Les coursiers en font généralement 1,6 par heure. Après, ils sont hypertaxés en Belgique. Il est là, le vrai problème.  »

Métier à risques

Pour Xavier, l’expérience de coursier laissera un goût amer. En cause : le salaire, les conditions de travail et surtout un accident de la route.  » Il pleuvait. C’était en fin de tournée, j’étais fatigué. J’avais déjà pédalé plus de 50 km sur la soirée. La voiture ne m’a pas vu. J’ai freiné et glissé.  » Bilan : égratignures et vélo cassé. Donc arrêt de travail forcé avec réparations à ses frais.  » Quand j’ai appelé le dispatching, on m’a d’abord demandé si je n’avais pas de commande en cours. Ensuite si je n’avais rien.  »

Pour le directeur de SMart, coursier à vélo est un métier à risques :  » La prévention est indispensable. Les coursiers exercent leur activité dans un environnement urbain dangereux. Ils doivent être formés.  » Karim Slaoui rétorque :  » Oui, on les forme. Mais on n’est pas là pour leur apprendre à rouler à vélo. Pour nous, ce sont des cyclistes à qui on apprend le métier de coursier.  »

Assurances et équipement sont aussi à charge du coursier. Take Eat Easy aurait envisagé à ses débuts d’assurer elle-même ses coursiers avant de rétropédaler.  » Le risque est que les coursiers soient considérés comme des employés et non comme des travailleurs indépendants. Ce qui n’est pas du tout notre modèle.  » Pour la même raison, la société aurait renoncé à équiper ses coursiers. A l’exception du téléphone et dusac de livraison, pour lesquels le travailleur doit s’acquitter d’une caution directement déduite de ses premiers salaires : 75 euros pour le téléphone et 100 euros pour le sac.

SMart s’inquiète mais concède que le plus dur parfois est de sensibiliser les coursiers eux-mêmes.  » Ils ont tendance à fermer les yeux sur leurs conditions de travail. Ils tiennent à leur flexibilité et ont du mal à admettre que, dans leur intérêt, il y a des règles à respecter.  »

Le nez dans le guidon, Jeremy n’est pas tendre avec la coopérative.  » Elle nous impose de déclarer les jours de prestations à l’avance. En plus, elle n’accepte que les contrats d’un minimum de 45 euros pour trois heures de travail.  » Pour les coursiers qui gagnent en moyenne, par soir, une quarantaine d’euros, mais en quatre heures, c’est un problème. Alors, comme ils disent, ils  » jouent  » avec les jours de travail.  » On déclare la même journée les prestations de deux soirées pour atteindre le seuil minimum imposé par SMart.  » Une pratique dangereuse quand on sait que les coursiers  » dépendant  » de la coopérative sont assurés uniquement les soirées déclarées.

Poursuivre l’aventure avec Take Eat Easy ? SMart dit oui, mais pas à n’importe quel prix. L’association prépare une convention-cadre dans laquelle des plates-formes comme celles du livreur bruxellois s’engageraient à respecter des conditions de travail décentes. Et notamment un salaire horaire minimum avec un montant de base garanti pour la soirée.  » Les coursiers seraient rémunérés pour l’ensemble de leurs prestations y compris les temps d’attente ou de mise en disponibilité et pas uniquement le temps passé sur le vélo.  » Ce texte imposerait aussi des exigences en matière d’assurances, de formation ainsi qu’un équipement de base à fournir. En fait, conclut Sandrino Graceffa,  » ces platesformes se positionnent comme des intermédiaires technologiques et commerciaux qui ne prennent aucun risque. On est vraiment dans l’économie d’Uber.  »

Chez Take Eat Easy, on se dit ouvert à la discussion si SMart accepte de prendre en compte les besoins de ces nouveaux opérateurs.Karim Slaoui le déplore :  » A Paris, Londres, Berlin ou Madrid, on est moins regardant sur les conditions de travail. Il n’y a qu’ici que ça coince.  » Un paradoxe pour cette société puisque c’est à Bruxelles que l’aventure a débuté. Et la comparaison avec Uber ?  » Nous sommes très proches de ce modèle où l’employé bénéficie d’une flexibilité totale. Mais, nous, on ne vient pas casser un marché. On crée un nouveau type d’emplois.  » Ce que SMart ne conteste pas. Mais  » on ne peut pas accepter un modèle économique où le travailleur n’est pas rémunéré au salaire minimum. C’est justement le coursier sur son vélo qui apporte la valeur ajoutée au label. Pourtant, c’est lui le maillon faible de la chaîne.  » A ses yeux, l’entreprise de livraison n’est jamais qu’un service de confort où le consommateur doit accepter de payer le juste prix.  » Or, ce n’est pas le cas. Il faut aussi responsabiliser les clients qui font appel à ces plates-formes.  »

Un message qui, manifestement, ne passe pas : pour rester compétitif à tout prix dans un marché bruxellois hyperconcurrentiel, Take Eat Easy vient d’annoncer une nouvelle baisse de ses tarifs de livraison. Désormais, le client devra débourser 2,5 euros au lieu de 3,5 pour se faire livrer son plat préféré. Pas sûr que, dans le peloton, tout le monde y trouve son compte.

Par François Corbiau

 » A Paris, Londres, Berlin ou Madrid, on est moins regardant sur les conditions de travail. Il n’y a qu’ici que ça coince  » Karim Slaoui

Vous avez repéré une erreur ou disposez de plus d’infos? Signalez-le ici

Partner Content