Système nerveux

(1) La civilisation des m£urs et La dynamique de l’Occident, Presses Pocket, 342 et 320 pages.

(2) Hachette, 143 pages.

Nos sociétés contemporaines sont infiniment moins violentes que toutes celles qui nous ont précédés : c’est l’idée qui court au long des travaux que le clairvoyant sociologue allemand Norbert Elias a consacrés, au début du xxe siècle, à la genèse complexe de la civilisation occidentale (1). Le philosophe français Yves Michaud reprend cette idée à son compte dans La Violence apprivoisée (2) : pour lui aussi, l’usage de la force – légitime ou non – a cessé d’être un des moteurs de l’organisation politique, y compris au niveau de l’Etat qui substitue peu à peu le droit à la coercition. La violence, soutient-il, est un instrument d’action qui se fait de plus en plus archaïque à mesure que le monde se civilise…

Au vu du spectacle quotidien qu’offre notre planète est-il pourtant inepte de se demander si cette thèse ne devrait pas être remise en cause ? Michaud affirme donc que, dans notre  » système  » – notion bien vague… -, le recours à la brutalité physique est en régression tout en reconnaissant que ledit  » système  » rend la vie des individus qui le composent de plus en plus difficile. Il bouleverse, écrit-il, leur existence en permanence, abandonnant, de manière irrévocable, le long du chemin, un nombre croissant de laissés-pour-compte. Certes, cette déréliction grandissante des populations ne débouche pas, pour l’heure, sur l’éruption d’une révolte d’importance. Ce qui semble confirmer de façon provisoire l’hypothèse  » eliasienne  » d’un effacement de la violence sociale comme outil de réformation politique.

Mais le bât blesse là où Michaud s’inquiète néanmoins fort du fait que  » le système engendre toujours plus de médiocrité et de folie ». Là où il s’appesantit sur la nervosité croissante du  » système  » et des individus, où il rappelle la sophistication technologique que les professionnels des armées du Nord opposent aux inégalités sociales et aux pressions migratoires du Sud. Il y a contradiction là aussi où l’auteur se focalise sur les massacres incessants ou la violence sexuelle grandissante des touristes nantis. Ou, pire encore, là où il relève les manifestations de ce qu’il qualifie lui-même de « régression archaïque « , à savoir les spasmes identitaires que – dans les écoles, les quartiers, les banlieues, sur les écrans ou le terrain des affrontements ethniques ou religieux – des êtres vacillants, déracinés, désorientés, écartelés opposent désormais, de plus en plus nombreux, au rouleau compresseur…

Bien sûr, ces jacqueries sans perspectives ni objectifs réalistes n’expriment pas d’office la perte de repères de l’individu contemporain. Néanmoins, elles signent, sans le dire toujours, le malaise de sociétés déboussolées. Y compris dans nos  » cités modèles « , dont le rationalisme démocratique se délite à si vive allure que d’ores et déjà elles sont incapables de maîtriser leur destin. Alors, si la génération qui a eu 20 ans en 1945 pouvait, de fait, penser que le perfectionnement de l’humanité l’avait emporté sur la barbarie, nous ne pouvons probablement plus, comme Michaud, nous autoriser une telle ingénuité. Ni faire preuve d’un autre optimisme que celui de la volonté…

Jean Sloover

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