Surréaliste, notre chère Belgique?

par Marcel Bolle de Bal, professeur émérite de l’ULB

Dans le champ artistique, la Belgique moderne est connue par la qualité de ses peintres et écrivains ayant inscrit leurs oeuvres dans la vitalité du mouvement surréaliste. Ce terme « surréaliste », par extension langagière, est familièrement utilisé pour évoquer la bizarrerie, l’étrangeté (Robert), le caractère insolite, saugrenu, baroque, biscornu d’un événement, d’une structure ou d’une institution. « Bizarre, bizarre… bizarre autant qu’étrange »: les Dupont-Dupond, ces vieux amis de notre Tintin national, ne se lassent-ils pas de répéter cette sentencieuse sentence? Bizarre: « d’un caractère difficile à comprendre », « curieux », « étonnant », « marrant », « original », etc. (Robert).

Appréciée à l’aune de ces définitions, la bizarre et étrange Belgique ne peut-elle, à juste titre, être qualifiée de « surréaliste », doublement surréaliste donc? Oui, très probablement. Son existence politique est en effet caractérisée, déterminée, jalonnée par une impressionnante série d’ambivalences et de contradictions devenues, au fil du temps, autant de paradoxes. Ceux-ci témoignent de la complexité du problème belge et de la difficulté d’y apporter des solutions simples. De cette farandole de paradoxes, une douzaine ont pu être dégagés et analysés (1). Retenons ici les plus « surréalistes » d’entre eux.

Le premier est celui des  » minorités majoritaires » et des  » majorités minoritaires ». Des minorités majoritaires: une grande partie des difficultés politiques en Belgique naît du fait ou du sentiment de minorisation qu’éprouvent les trois grandes entités qui composent le pays (les Flamands minorisés culturellement, les Wallons minorisés économiquement, les Bruxellois minorisés politiquement); entre ces minorités, objectives et subjectives, sans majorité mais majoritaires peuvent se conclure des alliances circonstancielles, fragiles par essence. Des majorités minoritaires: le comble du paradoxe, fruit de ce qui précède, est celui de majorités réelles institutionnellement minorisées, protégées en tant que soi-disant minorités; tel est le cas des communes dites « à facilités » de la périphérie bruxelloise où des majorités francophones (jusqu’à 80%), non reconnues comme telles et considérées (?) par les penseurs flamands comme une population « immigrée », se voient accorder des « facilités » comme si elles étaient très minoritaires… non sans que de quotidiennes tracasseries administratives ne tentent de les convaincre soit de déménager, soit de perdre leur identité culturelle.

Autre paradoxe institutionnel de notre cher pays imaginatif: celui du « féderalisme défédérateur « . En effet, il est impossible de ne pas noter que le fédéralisme belge, à l’inverse de la plupart des autres dans le monde, exprime une tendance à l’éloignement, à la séparation, à la déliance: loin de vouloir « fédérer » des entités distinctes, il a plutôt été conçu comme un rempart pour éviter (momentanément?) l’implosion définitive de la Belgique unitaire. Et les « communautés » apparues dans le cadre de ce processus ne font pas référence, selon l’usage commun, à ce qui rapproche et relie, mais plutôt à l’affirmation d’une division, d’une reliance déliante (se relier à sa communauté et à sa région, au risque de distendre, voire de rompre les liens – se délier – d’avec la nation ou l’Etat fédéral); les problèmes communautaires, à l’intérieur de la Belgique, s’inscrivent dans une logique opposée à celle qui inspire la construction de l’Union européenne (ex-« Communauté économique européenne ») et des problèmes « communautaires » qui lui sont associés.

Plussentimentalement, mais non moins politiquement, nous pourrions évoquer ce paradoxe psychosociologique, familier à biens des couples humains, amoureux ou non, mariés ou non: ce que j’appellerai « le paradoxe du peuple d’à côté, ou ni avec toi, ni sans toi « . Wallons et Flamands, avec les Bruxellois au milieu, sont en effet comme les amants du beau film de François Truffaut La femme d’à côté, où Depardieu finit par exprimer à Fanny Ardant, au moment de la tuer, sa (leur) vérité essentielle: « Ni avec toi, ni sans toi… »

Nous pouvons toujours espérer que nos deux peuples n’arriveront pas à une telle extrémité; le modèle belge, si biscornu soit-il, ne nous a-t-il pas jusqu’à présent protégés contre les déliances aussi violentes que celles qui ont conduit la Yougoslavie à sa dislocation, Beyrouth à sa destruction?

En ce sens, peut-être notre « modèle belge » est-il porteur de fécondes réflexions prospectives. L’avenir nous dira si l’ascension du Vlaams Blok et des autres extrémismes de droite était, en Belgique et en Europe, après tout résistible… A nous d’oeuvrer, politiques, scientifiques et citoyens, à aider nos systèmes sociaux à mieux gérer leur devenir, les nations à assumer leur identité collective dans une perspective démocratique, à renforcer leur unité tout en garantissant la diversité interne des identités, personnelles et collectives.

Rêve utopique, idéologie surréaliste? Peut-être. Mais le surréalisme ne se fonde-t-il pas sur les vertus du rêve, de l’inconscient ou, ultime paradoxe, sur la raison de l’irrationnel?

(1) Marcel Bolle de Bal, Surréaliste et pardoxale Belgique. Ouvrage à paraître, en mars, chez L’Harmattan, Paris, 2003.s textes de la rubrique Idées n’engagent pas la rédaction.

« Ni avec toi, ni sans toi « 

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