Sur la route de Balakot, ville de pierres

Jeudi 16 février. Une cinquantaine de tentes blanches émergent d’une nuit fraîche, sans plus. Nous sommes à Mansehra, une ville du nord du Pakistan, principale plaque tournante de l’aide humanitaire après le séisme du 8 octobre. C’est en plein c£ur de cette ville de 30 000 habitants que le Jamaat-ud-Dawa (Groupe pour la prédication) a établi ses quartiers. Il s’affiche ostensiblement. Un grand panneau exhibant un poignard noir indique : ici, on peut bénéficier d’un abri, d’une aide médicale, d’un accompagnement scolaire, etc. Une mosquée a aussi été installée, sous tente.  » N’allez pas vous promener là « , conseille le Dr Arif, un grand Pakistanais jovial de 40 ans, qui travaille pour les Nations unies. Le Jamaat-ud-Dawa est la vitrine caritative du groupe terroriste Lashkar-i-Taïba (L’armée des purs), interdit par le gouvernement pakistanais en 2003, proche d’Al-Qaeda, placé sur la liste noire des organisations les plus dangereuses par les Etats-Unis. Le vendredi 17 février, un de ses fondateurs a été arrêté juste avant de prêcher dans la grande ville de Lahore, où des émeutes anti-occidentales ont fait 3 morts.

Les  » humanitaires  » islamistes du Jamaat-ud-Dawa et d’Al-Rashid Trust sont présents un peu partout dans la région du séisme. Parce que le gouvernement pakistanais les a laissés faire. Et parce qu’ils ont été les plus rapides à sillonner les vallées les plus reculées, à la recherche de survivants, parfois dans les hélicos de l’armée. Solidaires, séducteurs et soucieux de gagner la bataille de l’opinion.

Le Dr Arif préfère ne pas en parler. Il abat un boulot phénoménal pour l’ONU depuis plus de quatre mois. Là, à la sortie de Mansehra, il pointe le doigt sur son ancien bureau, dévasté.  » Regardez. J’ai eu tout juste le temps de filer. Quand la terre a grondé, c’est comme si quelqu’un m’avait poussé dehors. Cinq secondes plus tard, un énorme bloc de béton est tombé sur ma table et mon ordinateur. A l’hôpital, l’afflux de blessés a été immédiat. Il a fallu tirer les lits dans la cour, car d’autres secousses ont suivi. Le bâtiment menaçait de s’effondrer. J’ai travaillé quatre jours sans rentrer chez moi.  »

Ce jeudi 16 février, pour quitter Mansehra en direction de l’épicentre, une voiture banalisée s’impose. Pour des raisons de sécurité, l’ONU ne circule plus après la grande prière de 13 heures, de peur d’être la cible d’un coup de colère soudain de la population, submergée par l’affaire des caricatures. Des ONG européennes ou américaines restent à quai. Certaines rentrent même à Islamabad, la capitale quadrillée par l’armée. Jusqu’alors, l' » affaire Mahomet  » n’avait provoqué aucun incident dans la zone du tremblement de terre, qui abrite de nombreux camps d’entraînement de moudjahidine prêts à en découdre avec l’Inde pour la maîtrise du Cachemire. Mais la tension a monté d’un seul coup. Le moindre incident pourrait avoir un impact catastrophique sur les secours humanitaires, au moment critique où il faut pérenniser l’aide et engager la reconstruction.

Sur la route de montagne reliant Mansehra à Balakot, la ville-symbole du désastre, rayée de la carte, on aperçoit à chaque minute un campement. Des tentes sont recouvertes de tôle ondulée – 5 millions de plaques d’un mètre sur trois ont été distribuées ! Partout, on voit de petits cimetières. Des gens s’activent encore aujourd’hui à ramasser des blocs de pierre. Des milliers de tentes sont adossées à des maisons dans un état précaire : les habitants redoutent une nouvelle secousse fatale et ils préfèrent vivre sous leur refuge de toile. La route ne cesse de grimper. Au loin, les premiers sommets enneigés préfigurent l’Himalaya. Lui seul n’a pas tremblé. A l’entrée d’un camp, des militaires distribuent des briques de savon. Retour à la voiture. Puis arrivée à l' » hôpital  » de Showal, à quelques encablures de Balakot. Une tente qui fait office de dispensaire attend quelques femmes assises sur un banc. La scène est surréaliste. Tout, autour, est détruit. L’ancien hôpital gît à cinquante mètres : une pile de gravats à hauteur d’homme. Il est remplacé par quelques tentes et, plus récemment, par une structure préfabriquée (à 20 000 dollars) qui permet notamment des accouchements. De quoi passer l’hiver prochain et les suivants au chaud. Deux femmes pakistanaises y font des prodiges. Elles sont venues de Karachi un mois après le séisme. Une véritable bénédiction : on manquait de soignantes pratiquant l’urdu, la langue nationale ; car il est souvent impensable pour une femme pakistanaise – et pour sa famille – d’être livrée aux mains expertes de médecins ou infirmiers masculins.

Nous reprenons la route. La vallée de Balakot ressemble à un énorme champ de pierres. Rien n’a résisté. Seul un bout du bazar, dérisoire, est intact. Des grappes d’hommes tuent le temps sur un tas de gravats. D’autres vendent des oranges ou des parapluies, également sur les cailloux. La poussière vole. Elle prend à la gorge, tout comme l’impression de gâchis. Comment imaginer que l’on puisse reconstruire une ville ici ? Par où commencer ? Vers Muzaffarabad, la capitale du Cachemire pakistanais, le décor reste le même. Sur des kilomètres et des kilomètres, des abris de fortune, des amoncellements de pierres ou de briques, des visages fermés ou émaciés. Carrefour régional du commerce, Muzaffarabad tient à moitié debout. Une maison sur deux est détruite. Est-ce mieux ? Une volontaire espagnole, Begonia, embarque à bord de notre taxi.  » Le premier mois, ça puait ici. Depuis quelques semaines, la vie reprend.  » Originaire de Galice, la jeune femme était en vacances dans le coin. Elle use ses semelles au Cachemire depuis cent trente jours. Elle a même pris les commandes d’un camp financé par une organisation turque. Par hasard. Parce qu’il le fallait. Fameux don de soi.  » Les premières semaines ont été très pénibles. Sans couvertures, sans eau potable, sous des tentes qui n’ont pas résisté à la neige.  » Une nuée d’enfants vient à sa rencontre. Ils l’adorent. Pour Begonia au grand c£ur, c’est sûr, ces montagnards solides comme le roc vont remonter la pente.

Ph.E.

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