Suicide : ce qu’on ne nous dit pas

En Belgique, chaque jour, au moins 6 personnes mettent fin à leur vie et dix fois plus essaient de le faire. En 2004, le Centre de prévention des suicides a reçu 18 815 appels au secours, dont 50 % de personnes en crise ou  » muettes « . Peut-on fermer les yeux plus longtemps sur ces hommes et ces femmes qui tombent ?

(1) Elle a organisé, du 27 janvier au 2 février, la Sixième semaine provinciale de prévention du suicide. Les Journées prévention du suicide en Communauté française se déroulent les 5 et 6 février. Rens.: Centre de prévention du suicide 02 640 51 56 ou www.preventionsuicide.be

Janvier 2006. Il avait 48 ans, il était policier et père de 4 enfants. Pour se donner la mort, il s’est servi de son arme de service. Même mois : Jennifer, 15 ans, se défenestre à Bruxelles. Deux jours plus tard, un garçon de 13 ans se suicide, lui aussi dans la capitale. La presse annoncera peu après que Francis, 85 ans, s’est pendu, chez lui, un an après le décès de son épouse. Puis, en France, Alain Marécaux, l’huissier acquitté dans l’affaire d’Outreau, avouera, face aux caméras, une troisième tentative de suicide… Impossible d’échapper à ce type d’informations et, pourtant, comme nous aimerions les zapper ! Qu’elles sont difficiles à lire, ces phrases où on nous raconte le comment, où on imagine le pourquoi de la souffrance d’hommes, de femmes et… d’adolescents.

Dans une société qui évacue l’idée même de la mort, l’issue brutale du suicide nous effraie, nous terrifie et nous blesse. Certes, on en parle plus qu’avant. Certains avis mortuaires glissent même – chose impensable il y a quelques dizaines d’années – que Marie ou Paul ont  » décidé de partir « . Cela ne signifie pas pour autant que tous les tabous sont brisés. Simplement, ils sont ailleurs. Dans nos ignorances concernant cette première cause de mort artificielle. Dans nos idées fausses à son propos (lire en p. 38). Dans nos jugements de valeur hérités de notre culture ou de notre religion.

On nous dit que les jeunes y succombent de plus en plus. Après des années d’indignation face aux tentatives de suicide des adolescents, on ose enfin parler plus ouvertement des personnes âgées qui décident de tirer leur révérence (lire en p.45). Mais, en Belgique, où le suicide n’est pas punissable légalement, tous les chiffres sur lesquels ces discours s’appuient officiellement datent de… 1997 (officiellement, 2 146 morts). Aux yeux de l’Organisation mondiale de la santé, ces statistiques dépassées nous placent au niveau de connaissances de certaines anciennes républiques soviétiques.

Le silence des chiffres révèle à quel point, pendant des années, on s’est bien gardé de mettre en lumière des actes qui, ne se limitant pas à ravager une personne et ses proches, sont également un indicateur de la qualité de vie d’une société. En France, le suicide est considéré comme un vrai problème de santé publique. Chez nous, on  » avance  » grâce à la motivation des gens de terrain. Et avec le risque de voir les nombreux ministres compétents en cette matière se renvoyer la balle. Comme le rappellent des professionnels, le suicide relève de la Région ou du fédéral. En revanche, la prévention dépend de la Communauté française.

Cela ne signifie pas que rien n’est fait. Ainsi, depuis des années, la Province de Liège se montre très active en la matière (1). De même, plusieurs ministres ont lancé ou soutenu des initiatives, souvent à destination des jeunes. Régions et Communauté française ont même essayé d’établir des ponts et des collaborations. Mais, pendant ce temps-là, la Flandre a lancé un plan concerté et global, avec des budgets à long terme.

L’amorce d’un changement surgirait-il enfin ? Rudy Demotte (PS), ministre de la Santé, vient de faire approuver par le Conseil supérieur d’hygiène un plan fédéral de lutte contre le suicide. L’objectif est double : faire baisser le suicide et diminuer aussi ses tentatives, en particulier chez les jeunes. Comment faire, concrètement ? Les pistes du ministre, dont nous avons pu prendre connaissance en primeur, sont variées. Primo, mieux informer les médecins sur les traitements médicamenteux : ils sont utiles, mais ces antidépresseurs s’avèrent délicats à manier, surtout chez les jeunes. Secundo, renforcer l’accueil des suicidants dans les hôpitaux ou chez les intervenants de première ligne, comme, par exemple, les généralistes. Ainsi, on rendrait systématique, dans les services d’urgence, la prise en charge de la personne par un spécialiste de la santé mentale : une mesure attendue de longue date ! Tertio, encourager un suivi intensif pendant les mois qui suivent une tentative. Le ministre promet des moyens. Suffiront-ils quand on sait que les intervenants de terrain rappellent qu’une pénurie de psychiatres se profile pour les années à venir ?

Rudy Demotte annonce aussi l’arrivée prochaine de statistiques actualisées. Enfin ! Les chiffres, s’ils sont fiables, permettent de cibler les actions prioritaires et d’évaluer les campagnes de prévention, extrêmement délicates, et qui ne s’improvisent pas. Il faut trouver les mots justes. Ne pas banaliser ni dramatiser à l’excès. Tout en sachant que le suicide bouleverse tous les volets classiques de l’aide sociale et psychologique, avec des professionnels confrontés souvent à l’échec. Parce qu’il y a, aussi, des suicidaires au long cours, qui ne s’aiment pas, ont des vies trop difficiles, qui sont trop blessés, trop difficiles à  » réparer « … Mais, également, parce que le suicide, qui nous parle de notre mort et de notre relation à la vie, ne laisse personne indemne sur son passage. Laissant en tout cas aux proches le goût amer de l’échec, de la culpabilité, de l’impuissance. Et des regrets… éternels. l

Valérie Colin, Pascale Gruber, Philippe Lamotte

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