Stupeur et tremblements

Passions, pressions, revirements: le projet de loi sur le prix unique du livre a du mal à passer. Explications

Prenez l’un des plus grands succès littéraires du moment, L’Empire des loups, de Jean-Christophe Grangé. Le prix, fixé par l’éditeur français Albin Michel et imprimé sur le dos du livre, est de 22 euros. Or, dans la majorité des librairies belges, le prix étiqueté est de 24,70 euros. Une différence de 2,70 euros, soit 12 % ! Les écarts de prix entre la France et la Belgique sur les bouquins venant de l’Hexagone – plus de deux tiers du marché en Communauté française – sautent aux yeux depuis l’introduction de la monnaie unique européenne. De l’aveu des libraires, les clients s’étonnent, d’ailleurs, de plus en plus souvent. Pourquoi doit-on, dans la plupart des librairies et pour presque tous les ouvrages, payer plus cher de ce côté-ci de la frontière? La réponse est complexe. Et multiple.

Ce qui différencie principalement les deux pays, c’est le fameux prix unique du livre. Flash-back: début août 1981, une des premières mesures du gouvernement socialiste de Pierre Mauroy, après l’élection de François Mitterrand, est de faire bénéficier le livre, considéré comme un bien culturel, d’un système de commercialisation à part. Désormais, en France, tous les bouquins se vendront au même prix dans les librairies indépendantes, dans les grandes surfaces, dans les Fnac… Seul, un rabais de 5 % au maximum est autorisé. Une bonne vingtaine d’années plus tard, même si elle a fait couler beaucoup d’encre et entraîné un bras de fer mémorable entre la grande distribution (Fnac, centres Leclerc…) et les libraires, suivis par une bonne partie des éditeurs, la loi Lang – du nom de l’ancien ministre de la Culture – est toujours d’application. Le prix unique est finalement entré dans les moeurs françaises. Au sein de l’Union européenne, 9 autres pays pratiquent un régime similaire, entre autres, les Pays-Bas, l’Allemagne, l’Espagne, l’Italie.

Aujourd’hui, la Belgique s’apprête à voter une réglementation analogue. Non sans peine. C’est le ministre de l’Economie, Charles Picqué (PS), qui défend avec ardeur le projet de loi. Largement inspiré de la loi Lang, le texte prévoit que l’éditeur ou l’importateur (pour les éditions étrangères) fixe le prix du livre et que, pendant deux ans, ce montant ne puisse varier de plus de 5 %. Plus question donc de super-ristournes. Seuls les livres vendus aux étudiants et aux bibliothèques feraient exception. L’objectif de cette réforme: défendre la diversité culturelle et protéger les librairies indépendantes, où il est encore possible d’obtenir des conseils éclairés sur les livres ou de découvrir un auteur inconnu. « Nous ne sommes plus qu’une septantaine en Belgique francophone, contre 250 en Flandre », constate Chantal Limauge, de l’Association des libraires francophones belges.

En effet, la grande distribution a les dents longues. Elle pratique des « prix d’appel » sur les best-sellers, c’est-à-dire des ristournes allant jusqu’à 25 %. Cette technique de marketing lui permet, à défaut de faire le moindre bénéfice, d’attirer le chaland et de l’inciter à acheter d’autres produits dans le même rayon. « Cette pratique commerciale est irréalisable pour les libraires de proximité, explique Xavier Lepoivre, conseiller au ministère de l’Economie. Elle entraîne, en outre, une concentration du marché sur les best-sellers. Les ouvrages à petit tirage ou dits « à rotation lente » sont relégués au second plan. Un peu comme pour les films d’auteur, dans le domaine cinématographique… Le prix unique déplacerait la concurrence vers la qualité du service et la variété de l’assortiment sur les étals. »

Si la philosophie culturelle du projet de loi paraît noble et est partagée par tous les acteurs économiques du livre, les moyens prônés par le cabinet Picqué pour atteindre ce but sont cependant au coeur de débats passionnels. Les associations de consommateurs, comme Test-Achat, redoutent un effet inflationniste général sur les livres. Les éditeurs regrettent, quant à eux, le manque de souplesse du texte et, notamment, l’option pure et dure des 5 % de rabais autorisés (comme dans la loi Lang), au lieu des 10 % suggérés par l’Association des éditeurs belges. L’Adeb explique que, plus confiné et davantage soumis à l’importation, le marché belge a des spécificités propres par rapport à son voisin français.

Mais ce sont surtout la plupart des gros éditeurs de bande dessinée (Dupuis, Dargaud-Lombard, Casterman) qui ont fait de la résistance. D’abord fermement et longtemps opposés au prix unique, ils sont revenus – à l’exception notable de Dupuis! – sur leur position radicale, à l’issue du Festival de la bande dessinée d’Angoulême, le 26 janvier, sous la pression notamment de nombreux auteurs, favorables au prix unique. Ils se contentent désormais de revendiquer une flexibilité commerciale permettant aux libraires d’accorder une ristourne de 10 %. S’il s’est apaisé, le débat n’est donc pas clos. Il faut dire qu’aujourd’hui la plupart des librairies spécialisées accordent une ristourne de 20 %. Seuls les distraits achètent encore des BD au prix plein. Si demain cette remise est réduite à seulement 5 %, vendra-t-on encore autant de bandes dessinées?

Par ailleurs, la vie d’une BD ne ressemble pas à celle d’un livre classique qui, lui, peut, par exemple, renaître sous format de poche, un an après sa parution. « La bande dessinée souffre, en outre, de la concurrence des CD, des vidéos, des consoles de jeux, explique Bernard Gérard, directeur de l’Adeb. Il y a quinze ou vingt ans, le principal média des jeunes, c’était les bulles. Depuis lors, les choses ont changé.  » Ces arguments pèsent lourd dans la balance, quand on sait que la bande dessinée représente la moitié du chiffre d’affaires global de l’édition francophone belge et 70 % des exportations de livres belges en langue française!

En réalité, ce qui effraie une bonne partie du secteur économique du livre, c’est le risque d’inflation et, donc, de baisse des ventes. Les prix flamberont-ils avec le prix unique? A court terme, il semble que oui. « Mais, à moyen et à long terme, ils augmenteront moins vite que dans les pays qui pratiquent les prix libres, soutient Xavier Lepoivre. Cela s’est vérifié en France. Par contre, en Grande-Bretagne, où le régime du prix unique a été abandonné en 1995, le livre a connu une inflation de 16 % les quatre années suivantes. » Convaincant? Pas pour tout le monde. Du côté des distributeurs, Bernard Laduron, administrateur délégué de Vivendi Universal Publishing Benelux, nuance: « Il faut préciser que les ouvrages anglais bénéficient de grosses ristournes au bout de la chaîne, dit-il. In fine, l’augmentation de prix est, donc, bien moindre que 16 %. Les ventes ont d’ailleurs grimpé de 5 à 6 %, depuis 1995, outre-Manche. C’est le contraire, par contre, dans les pays qui pratiquent le prix unique. Et les livres populaires sont les principales victimes de cette diminution. Il est révélateur que les Suédois, les Finlandais ou encore les Irlandais aient renoncé au prix unique, à l’instar des Britanniques. »

Pour réduire le risque d’inflation, une solution serait de supprimer la « tabelle ». Cette taxe désuète, destinée, à l’origine, à palier les fluctuations de changes entre la France et la Belgique, la différence de TVA, les frais d’exportation et les droits de douanes, entraîne un gonflement de près de 10 %des prix à la vente ! Excepté la TVA sur les livres (5,5 % en France et 6 % en Belgique), la tabelle n’a plus aucune raison d’être. Mais les distributeurs s’y accrochent désespérément, se justifiant par le service de proximité qu’ils assurent. « Lorsqu’un libraire du fin fond des Ardennes commande un seul livre, nous le lui livrons, défend Bernard Laduron. Cela a un prix. » Cette argumentation risque tout de même de faire long feu, lorsque le prix unique sera appliqué en Belgique.

Mais nous n’y sommes pas encore. Avant de passer en séance plénière, le 15 janvier dernier, le projet Picqué avait pourtant été voté au sein de la commission Economie de la Chambre. A la dernière minute, les socialistes flamands ont fait volte-face. Le SP.A, il est vrai, ne s’est jamais montré très chaud pour le projet de prix unique. Ce revirement a eu un effet boule de neige. Le texte est revenu en commission et le MR a introduit une série d’amendements, notamment, et surtout, sur la bande dessinée. Pour les bleus, Olivier Maingain a aussi proposé de sortir le commerce électronique du champ d’application de la loi, le risque étant que les sociétés de vente via Internet (telle que Proxis.be) se délocalisent et continuent, de toute façon, à brader leurs prix depuis l’étranger. Un autre amendement concerne les soldes. Les libéraux francophones voudraient instaurer deux périodes de soldes pour les bouquins. Bref, les discussions parlementaires sont reparties bon train, un peu dans la confusion. Le récent assouplissement des éditeurs de BD devrait permettre, cette fois, de trouver un compromis définitif.

Cela dit, au-delà du prix unique, il ne faut pas oublier que la crise de la lecture en Belgique francophone ne se réglera pas à coups de dispositions légales. Si 9 ménages sur 10 possèdent un poste de télévision, 4 sur 10 seulement ont acheté au moins un livre, l’année dernière. Les Belges consacrent, en moyenne, à peine 40 euros par an à l’achat de bouquins. Un constat désastreux qui devrait pousser les responsables concernés à, enfin, mener une véritable politique du livre. La culture a un prix. Bien plus élevé que le prix unique!

Thierry Denoël

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