Stress extrême : il faut réagir !

Pour les bombardés, les cassés, les blessés de la guerre au travail, pour tous ceux qui ne parviennent plus à résister à un stress devenu trop lourd et qui les rend dangereusement malades, il existe encore des solutions. Radicales

Parole de médecin du travail :  » Dans les entreprises, les machines ne tombent plus en panne, ou alors de moins en moins. Exactement le contraire des hommes.  » Toutes les enquêtes le confirment : 1 travailleur sur 5 souffre physiquement du stress vécu dans la pratique de son métier. Et 1 sur 10 est touché psychologiquement et mentalement.

En parallèle à leur course à la compétitivité, nos entreprises sont devenues des fabriques à stress, elles ravagent corps et esprits. Pour expliquer le  » burn out « , ce syndrome d’épuisement émotionnel dû au travail, les spécialistes emploient une image qui se passe de commentaire : ils parlent de mérule émotionnelle…

Tous touchés, mais pas tous abattus, comment nous en sortir avant qu’il ne soit trop tard ? Et que faire lorsque les choses ont été trop loin ? Au Centre hospitalier universitaire Brugmann, la Clinique du stress, qui fête ses deux ans lors d’une journée scientifique organisée ce 27 mars, accueille les travailleurs au bout du rouleau. Des hommes et des femmes  » en compote « , comme le dit le Pr Philippe Corten, neuropsychiatre et responsable de l’unité. Chez eux, le stress est devenu  » pathologique  » : ils se sont effondrés psychiquement ou physiquement. Après avoir posé un diagnostic grâce à une série de tests et d’entretiens (la clinique pourrait devenir un centre de référence : on y a déjà posé 257 mises au point complètes), une prise en charge multidisciplinaire est proposée.

Comment échapper à cela ? Comment apprendre à reconnaître les feux orange qui s’allument régulièrement chez ceux qui sont sur le point de succomber ? Comment apprendre à se faire respecter dans l’entreprise, tout en respectant les autres, à éviter l’agressivité autant que la passivité, à n’être  » ni hérisson, ni paillasson  » ? Les pistes suggérées par le Pr Corten et son équipe concernent autant ceux qui ont déjà craqué que ceux qui refusent de se laisser dévorer. Qu’on soit employé ou patron, elles valent qu’on s’y arrête. A temps.

Le Vif/L’Express : Qu’est-ce que le stress pathologique ?

E Pr Philippe Corten : Différents critères permettent de le définir. Tout d’abord, il s’agit d’un état de tension permanente, vécu négativement. Personnellement, je n’utilise jamais le terme de  » stress positif  » : soit il existe des stimulations, des situations de pression temporaires vécues finalement de façon positive, soit on se place dans une situation de stress.

En fait, comme le dit la loi sur la protection du bien-être au travail, pour qu’il y ait stress, il faut que la personne ne puisse répondre de manière adéquate à son vécu dans le travail, ou qu’elle ait cette impression. Cette incapacité entraîne des conséquences dommageables pour la personne. Divers processus aux répercussions physiologiques et psychologiques s’installent alors, avant l’apparition de toute une série de symptômes.

Quelles sont les principales manifestations physiques du stress ?

Les plus fréquentes sont les troubles du sommeil et l’insomnie (présents chez plus de 90 % des personnes testées à Brugmann). Le réveil à 3 heures du matin est une réaction typique de ces personnes stressées ! Mais, dès lors, elles ne peuvent plus retrouver leur énergie dans le sommeil et s’épuisent peu à peu. Parmi les autres symptômes fréquents, on trouve les troubles gastriques, les maux de dos, les céphalées. Bref, un ensemble de maux qui reviennent de manière fréquente et devraient alerter.

Vous dites qu’on peut mesurer le stress grâce à une prise de sang…

Absolument. Le cortisol, qui est une hormone sécrétée par la glande surrénale, intervient dans le stress car il joue un peu un rôle de régulateur dans le cycle jour/nuit. D’autre part, le cholestérol augmente aussi sous l’effet du stress. Il est en effet l’un des précurseurs du cortisol, dont l’organisme va avoir davantage besoin en cas de stress. De plus, le stress  » bouffe  » de l’énergie. L’organisme la cherche dans les sucres, mais il est incapable de les digérer directement : il les transforme en graisse, afin de pouvoir s’en servir. Voilà pourquoi, pour répondre au stress mangeur d’énergie, il sécrète davantage de cholestérol. D’autres résultats concernant des marqueurs thyroïdiens peuvent également nous alerter.

Sur le plan psychique, que va-t-il se passer ?

Plusieurs signes vont apparaître. La personne développe d’abord une réaction dite d’inhibition. Henri Laborit l’a décrite en premier, grâce à ses expérimentations sur des rats. Il les a placés dans une cage où un treillis pouvait être électrifié. Dans le premier groupe testé, un rat pouvait passer plus loin dans la cage et ne plus subir les décharges, envoyées une heure par jour. Dans le deuxième cas, deux rats, placés ensemble, ne pouvaient fuir les courants. On a alors constaté que, pendant les décharges, ils se battaient. Enfin, dans les dernières cages, le rat était seul et ne pouvait échapper aux décharges.

Un mois de ce régime n’a rien modifié chez les rats des deux premiers groupes : ils sont restés en bonne santé. En revanche, dans le dernier cas, cela a été bien différent. Très vite, lors des périodes d’envoi de courant, les rats avaient cessé de s’agiter : ils demeuraient immobiles, comme prostrés. Un mois plus tard, ils étaient hypertendus, ils avaient développé des ulcères, perdaient leurs poils…

En conclusion : tant que vous pouvez fuir ou attaquer (et même si cela ne sert à rien !), il n’y a pas de stress. En revanche, si vous êtes coincé… Les gens qui souffrent d’un stress excessif se comportent comme les rats du troisième groupe : ils n’essaient même plus de trouver une façon de se sauver. Ils subissent tout. Acceptent la situation. Ils continuent à travailler, n’appellent pas au secours. Et cela dure tant qu’ils sont capables de fonctionner ainsi. Jusqu’au moment où ils développent une grave dépression ou font une tentative de suicide, un infarctus, un ulcère perforé, un accident de voiture : car le stress pathologique tue ! Il s’agit d’une des rares maladies mentales mortelles.

Quelles sont les autres attitudes inadéquates que les stressés risquent de prendre ?

Dans la vie, nous anticipons toujours le futur. En général, nous imaginons que nous allons réussir ce que nous entreprenons. Ou, parfois, que nous nous casserons la figure. Ou encore, nous sommes incapables de choisir entre ces deux options et restons dans l’expectative. Cette position, qui est souvent celle des personnes stressées, est très angoissante pour elles et parfois même insupportable, au point de paralyser toute action et toute réponse adéquate.

En fait, dans ce cas de figure, l’individu utilise un mécanisme très archaïque, puisqu’à l’origine il permettait aux animaux de sauver leur peau face à un danger : c’est la décharge d’adrénaline. Chez l’homme, cette réaction est souvent disproportionnée. Mais il s’en sert, comme il jouerait sa dernière carte. Parfois, cela fonctionne, parfois ce n’est pas le cas. En tout cas, si ce mécanisme est employé en permanence, il finit par créer un stress pathologique.

Vous parlez également de l’installation d’un cercle vicieux au terme duquel les stressés se blindent face à toute émotion.

Pour supporter ce qui leur fait mal, devenir plus résistants, ils adoptent une réaction qui, au départ, n’est pas mauvaise : ils se ferment aux émotions. Mais cela devient systématique et surtout, cela concerne les émotions négatives et positives ! A terme, plus rien ne les attriste, plus rien ne leur fait plaisir.

Ils ont également un autre type de réaction : ils ont  » besoin d’air « , ne supportent plus qu’on entre dans leur bulle. L’ennui, c’est qu’une fois engagés dans ce processus, ils placent les autres à distance, s’en éloignent et les éloignent. S’ils finissent par appeler à l’aide, plus personne ne les entend et ils se découvrent très seuls !

Enfin, quand la réalité devient trop lourde, les échecs trop nombreux, ils sont tentés de baisser leurs ambitions, afin d’éviter les claques à venir. A force, ils finissent par s’imaginer être en dessous de tout et incapables de quoi que ce soit…

Qui voyez-vous en consultation ?

Des gens qui n’en peuvent littéralement plus. Souvent ils ont négligé tous les signaux d’alerte médicaux et poursuivi leur tâche, malgré tout. Parfois, ils ont tenté de s’arrêter deux ou trois jours, mais cela n’a rien donné : contrairement à ce qu’ils imaginaient, ils n’ont pas refait le plein d’énergie.

Que proposez-vous aux consultants ?

Souvent, plusieurs mois d’arrêt complet : ils sont dans un tel état que la première mesure est de les mettre à l’abri. D’un point de vue médical, ma première prescription, qui concerne 80 % des patients, vise à les aider à retrouver un bon rythme de sommeil : cela peut prendre de deux à trois mois. Je prescris aussi qu’une fois par jour, ils consacrent quinze minutes à se faire plaisir. Nous leur proposons en général de la kiné de relaxation et nous les incitons à remettre de l’exercice dans leur vie afin de retrouver, puis de maintenir, un rapport entre le corps et le psychique. Le reste du traitement est très individuel. Il passe parfois par des techniques permettant de retrouver ses émotions. Il s’agit aussi de développer ce qu’on appelle l’assertivité, c’est-à-dire la capacité de poser des limites et de les exprimer sans s’emporter ni  » s’écraser « , et le tout au bon moment. Enfin des thérapies individuelles sont parfois nécessaires pour redonner sens à la vie.

Le point central dans tout cela, c’est que les personnes doivent enfin comprendre qu’il leur faut s’occuper d’elles-mêmes en premier lieu. Et que cela leur donnera l’énergie de s’occuper des autres.

Vous posez un regard sans complaisance sur le monde du travail…

Il est plus que temps d’y repenser fondamentalement les choses et de se dire que l’être humain ne peut y être pressé comme un citron. Actuellement, il arrive que l’on tire un maximum de ses employés, avant de les jeter lorsqu’ils sont cassés et d’en prendre d’autres. Cela se pratique même parfois avec un cynisme conscient et délibéré ! Le principal capital de l’entreprise, ce sont les hommes et c’est à leur égard que des investissements sont essentiels.

D’autre part, je crois que les cadres manquent de formation à l’exercice de la relation d’autorité (NDLR : le Pr Corten enseigne ce cours dans un DESS en santé publique). Dans les entreprises, il faudrait également être capable de reconnaître les signes de la souffrance au travail. Dans certaines sociétés, on flirte avec la limite des capacités de résistance physique et psychique des hommes. Dans une récente enquête réalisée sur l’ensemble de la population belge par l’Institut de santé publique Louis Pasteur, un tiers des Belges se sont dit en souffrance mentale significative. On ne peut ignorer un tel signal.

Quand on a souffert de stress pathologique, peut-on espérer retrouver du travail ?

Absolument ! Ces personnes sont souvent très compétentes et appréciées de leur employeur. Nous les aidons à renégocier leur reprise, mais dans de meilleures conditions de travail. En revanche, si c’est pour retrouver les mêmes situations, autant se préparer à négocier une séparation, si possible à l’amiable. Si l’employeur refuse d’admettre ses responsabilités, il faut savoir que le stress pathologique et le burn out peuvent être reconnus comme des maladies professionnelles et dédommagées à ce titre.

Un dernier mot : le stress pathologique touche en général des gens dynamiques. Avec un bon soutien, ils peuvent se relever. Et vivre encore beaucoup de très belles choses. Mais, ceci, sans continuer à accepter de tout endurer ni être prêts à tout sacrifier à leur travail et au profit, plus grand, de leur qualité de vie. l

Pascale Gruber

Pascale Gruber

Le stress pathologique tue. Il s’agit d’une des rares maladies mentales mortelles

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