Stefan Liberski La frite ou le moule ?

Stefan Liberski
Stefan Liberski Réalisateur

Membre tout neuf de la commission de sélection, l’humoriste /écrivain/ réalisateur de courts-métrages (dont le désopilant Welcome in New Belgique) nous livre ici le contenu de ses réflexions de  » commis-saire « , bien dans son style d’artiste rebelle au politiquement correct. Le cinéma belge avait la frite. Va-t-il se laisser imposer un moule ?

L’énorme déséquilibre qui existe entre le nombre de projets présentés à la commission de sélection du film (CSF) et la minceur de ses moyens représentent en soi un risque d’uniformité. Quand on est obligé de ne retenir qu’un seul projet sur cinquante plutôt qu’un sur trois, on est forcément plus anxieux à l’idée de ne pas avoir retenu le bon. On est plus prudent, et peut-être moins enclin à miser sur un film qui ne ressemble encore à rien. C’est donc de manière aiguë que les membres de la commission, animés (quoi qu’on en dise) des meilleures intentions du monde, se retrouvent pris dans le célèbre paradoxe de  » l’avis autorisé  » : il n’y a pas d’avis autorisé, pour la raison qu’ils le sont tous, et vice versa. De nos jours, chacun sait qu’il est très déplacé d’émettre un jugement sur les productions artistiques. Le moindre critère de sélection apparaît comme une entrave à la liberté d’expression. Parler de  » politique de sélection  » relèverait carrément du néofascisme larvé. Mais, dans le même temps, chacun est supposé détenir un avis souverain sur tout et n’importe quoi. C’est ainsi que chaque membre de la commission se voit astreint à la tâche contradictoire de  » préférer en toute objectivité  » – comment le dire autrement ? – les rares projets qui seront aidés.

Pris dans cette double contrainte, leur choix s’expose à un danger, celui de retenir comme critère le sujet du film. Il faut souquer ferme, en tout cas, pour résister. Choisir un sujet est tentant car c’est, au fond, une façon de ne pas choisir : le sujet lui-même  » s’impose « . Les auteurs et les producteurs ne font d’ailleurs pas autre chose. Ils sont les premiers à relayer ce conformisme du contenu. Le moins qu’on puisse dire de beaucoup des films qu’ils présentent, c’est qu’ils ont des  » sujets en béton  » ! Lisant les scénarios déposés à la commission, j’ai souvent éprouvé le sentiment désagréable d’être pris en otage par les sujets traités. Combien sont à base d’immigration, d’exil, de sans-papiers, de SDF, de demandeurs d’asile, de vieux, de cancéreux, de prisonniers, de sidéens, de femmes violées, de transsexuels, etc. ! Et d’opprimés, bien sûr : opprimés d’ici, opprimés d’ailleurs, opprimés d’autrefois… Comment être  » contre  » tant de bonnes causes ? Comment ne pas être  » pour  » tant de victimes ? Ce serait monstrueux !

Il arrive que la passion victimaire atteigne des sommets grotesques qui nous éveillent sur le procédé. Ainsi, dans tel scénario sur les demandeurs d’asile, les policiers (tous mauvais, cruels, brutaux ) ont l’habitude de chanter en ch£ur, après une bonne  » rafle « , des hymnes racistes. Quant aux demandeurs d’asile, tous  » parlent doucement « ,  » pleurent doucement « ,  » montrent dignement leur plaie  » et font preuve de  » beaucoup de pudeur et d’émotion dans leurs retrouvailles « . Sans aller jusque-là, le nombre de scénarios qui, ruisselant de larmes, exploitent le filon de la misère et de l’oppression reste troublant. D’autant – il faut y insister – qu’il s’agit rarement d’attirer l’attention sur un fait ignoré ou même sur un mécanisme psychosocial mal perçu. Cela arrive, mais, la plupart du temps, il s’agit plutôt de fabriquer de l’émotionnel et de pleurnicher sans fin sur les mêmes thèmes : ceux que la télévision nous montre à longueur de débats. On fabrique donc surtout de l’effusif, du compassionnel diffus à l’usage des convaincus et, en fin de compte, de l’autosatisfaction à se sentir bon, généreux et altruiste. Quand, peinard dans son fauteuil, on a versé de chaudes larmes sur les graves problèmes du monde, on a toujours l’impression de l’avoir rendu meilleur.

Ce que je veux dire, c’est qu’il serait déplorable que la difficulté de monter un film et la modestie des subsides d’Etat poussent le cinéma dans la pente terrible de l’illustration du catéchisme humanitaire. Méfions-nous de cet effet pervers autant que des valeurs refuges du  » politiquement correct « . Sans quoi on finira vraiment par lire le synopsis suivant :

 » Une vieille clocharde recroquevillée dans une bouche de métro est malmenée par des vigiles/ policiers/ gendarmes (sales gueules carrées). Une jeune femme qui passe par là, pleine d’humanité, avec un regard franc et un bonnet crocheté à la main par des handicapés du tiers-monde, vole à son secours. ôÇa va pas la tête ? » hurle-t-elle à ces brutes ignobles qui l’emmènent sans ménagement au commissariat. N’ayant pas froid aux yeux, elle hurle ses quatre vérités au commissaire qui, sous son cynisme de façade, est un travesti très ôhumain ». Le soir, il chante dans un cabaret espagnol de longues chansons tristes contre la mondialisation. Un peu plus tard, on apprend que la jeune femme est amnésique et qu’elle l’est devenue suite à un viol sexiste. Grâce à un ami sans-papiers, elle recouvre cependant peu à peu la mémoire de son ôpassé douloureux ». Elle est encouragée en cela par le commissaire travesti qui, juste avant de mourir du sida, l’exhorte à accomplir son ôdevoir de mémoire ». L’ami sans-papiers pleure beaucoup, souvent et doucement. Pour le consoler, la jeune femme finit par l’épouser, mais elle découvre que le jeune homme est homosexuel. Cette nouvelle épreuve l’aide à se découvrir elle-même. Elle se met alors à ôécrire un livre » sur sa vie. Fin.  »

Stefan Liberski

On fabrique donc surtout du compassionnel diffus à l’usage des convaincus et, en fin de compte, de l’autosatisfaction à se sentir bon, généreux et altruiste

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