Stanley, au-delà du mythe

Olivier Rogeau
Olivier Rogeau Journaliste au Vif

Dans le hall d’entrée, le fusil de chasse à l’éléphant de Stanley. Plus loin, un sextant et une boussole utilisés par l’explorateur lors de ses traversées du continent africain. Pendue au mur de l’une des pièces du pavillon, une boîte à pacotille utilisée par le fidèle collaborateur de Léopold II lors de ses palabres avec les chefs de tribus rencontrés le long du fleuve Congo. Derrière une porte du rez-de-chaussée, la longue robe rouge et le bonnet ridicule portés par l’aventurier anglo-américain ce jour de 1890 où l’université d’Oxford l’a fait docteur honoris causa…

A un jet de sagaie du Musée royal d’Afrique centrale, à Tervuren, le  » pavillon Stanley  » est une caverne d’Ali Baba inaccessible au grand public. Initialement destiné à servir de résidence au conservateur du musée, le bâtiment de style néoclassique abrite, depuis sa rénovation, en 1987, les archives de l’explorateur et d’autres trésors de la section Histoire : premières cartes du c£ur de l’Afrique, alors terra incognita, photos du Congo au xixe siècle, croquis de Stanley, lettres de Léopold II, livres précieux…

 » Suivez-moi, vous n’avez pas encore vu le plus intéressant « , souffle Maurits Wynants. Le responsable des archives Stanley dévale un escalier jalonné de statues en bronze de jeunes  » porteurs d’ivoire indigènes « . Au sous-sol, il tourne une clé dans la serrure d’une porte blindée. On pénètre dans une cave encombrée d’armoires et de coffres-forts. De l’un d’eux il sort une boîte contenant 72 plaques de verre, les diapositives de l’époque.  » Rentré d’expédition, raconte Wynants, Stanley s’empressait de publier le récit de ses aventures et donnait des conférences illustrées par des images des paysages de l’Afrique centrale. Nous possédons aussi le courrier adressé à l’explorateur par des hommes politiques et des écrivains. Mark Twain admirait Stanley, George Bernard Shaw lui écrivait, Alphonse Daudet l’a rencontré. A la fin de sa vie, l’orphelin gallois, ancien pensionnaire d’un asile de pauvres, a connu une formidable revanche sociale.  »

Un menteur-né

Tout a effectivement mal commencé. Dans les registres paroissiaux de Denbigh, une bourgade du pays de Galles, le futur explorateur intrépide de l’Afrique, l’homme qui retrouvera Livingstone et traversera le Congo en mille jours est inscrit, le 28 janvier 1841, sous le nom de  » John Rowlands, bâtard « . Une épithète qui devait le marquer toute son existence. Fils de Betsy Parry, une servante de 19 ans à la cuisse légère, Stanley est abandonné à la garde de son grand-père maternel, un adepte du coup de fouet  » bien mérité « . A 6 ans, le gamin est enfermé en maison de correction.

Dans son autobiographie ( The Autobiography of sir Henry Morton Stanley, texte achevé par sa femme, Dorothy, en 1909, cinq ans après la mort de l’explorateur), Stanley affirme qu’à l’adolescence il s’est évadé de cette institution où il était martyrisé par un surveillant cruel. Aucun témoignage ne corrobore cette version mélodramatique. En réalité, l’élève s’épanouit en salle de classe, au point de recevoir de l’évêque local une bible magnifique en récompense de ses succès. Il est fasciné par la géographie, et son écriture, inclinée vers l’avant, est déjà très gracieuse. Comme si, par ce biais, il tentait de donner de l’élégance au déroulement de son existence misérable. Recueilli chez un cousin puis chez une tante, il rejoint finalement un oncle à Liverpool, où il est engagé comme livreur chez un boucher.

Le jeune homme a ainsi l’occasion d’approvisionner le Windermere, un schooner ancré dans le port. Recruté comme garçon de cabine sur ce navire marchand, il quitte le pays et, après une traversée de sept semaines, aborde à La Nouvelle-Orléans, où il déserte. Là-bas, un certain Henry Stanley, courtier en coton, impressionné par la bible dédicacée par l’évêque, lui offre un emploi, mais coupe vite les ponts avec le jeune déboussolé. L’explorateur fera plus tard un récit farfelu de cet épisode. Il affirme avoir vécu chez son employeur et son épouse, alors qu’il loge en fait dans des pensions, comme le révèlent les livres de recensement de la ville. Prenant ses désirs pour des réalités, il évoque deux années idylliques de voyages d’affaires en compagnie de son riche bienfaiteur qui lui aurait donné son nom et dont il parle avec émotion en l’appelant  » mon père « .

Déserteur

Tout est donc faux chez Stanley, même son nom, emprunté à ce pater désiré. La suite de l’histoire n’est pas plus édifiante. Dès le début de la guerre de Sécession, le jeune émigré s’engage dans l’armée confédérée. Au deuxième jour de la bataille de Shiloh, dans le Tennessee, il est cerné par des soldats de l’Union et se retrouve dans un camp de prisonniers de Chicago, où sévit le choléra. Pour en sortir, il trahit les Sudistes et, en 1864, s’engage dans la marine nordiste. Il sera l’un des rares militaires à avoir vu les combats des deux côtés du front.

Stanley déserte à nouveau et se rend à Saint Louis, où il est embauché comme pigiste par un journal local, le Missouri Democrat. Envoyé à Denver, à Salt Lake City et à San Francisco, il dénonce dans ses dépêches la  » débauche, la dissipation  » et le  » tourbillon du péché  » qui règnent dans les villes de l’Ouest, rapporte John Bierman (Dark Safari : the Life Behind the Legend of Henry Morton Stanley), auteur d’une des meilleures biographies de Stanley. Après un voyage en Turquie, où il est parti chercher l’aventure, sa carrière de journaliste décolle enfin. En 1867, il couvre les guerres indiennes. Peu importe que la longue lutte désespérée menée par les Indiens des plaines méridionales arrive à son terme et qu’il assiste surtout à des négociations de paix : ses patrons veulent des reportages de guerre dramatiques et il leur en donne.

Ses dépêches attirent l’attention de James Gordon Bennett, flamboyant directeur du New York Herald, qui l’envoie couvrir une petite guerre exotique : une expédition punitive organisée par le gouvernement britannique en Abyssinie. Stanley réussit alors un scoop mondial en câblant, avec plusieurs jours d’avance sur ses confrères et sur les officiers du corps expéditionnaire, l’issue de la bataille de Magdala, le succès de l’armée victorienne contre le négus Theodore. Le journaliste n’avait pas hésité à stipendier l’employé en chef du télégraphe à Suez !

On le retrouve ensuite en Espagne, en pleine guerre civile. Il ajoute alors  » Morton  » à son identité usurpée. Cette même année 1869, à en croire Stanley, il est convoqué à Paris par son patron qui l’envoie en Afrique pour retrouver,  » où qu’il soit et à n’importe quel prix « , le médecin missionnaire David Livingstone, héros national outre-Manche, dont on est sans nouvelles depuis trois ans. La conversation avec Bennett n’a sans doute jamais eu lieu et Stanley ne s’est mis en quête de Livingstone qu’un an plus tard, mais l’épisode parisien, matière de la trépidante introduction du premier livre de Stanley, Comment j’ai retrouvé Livingstone, permettra à l’auteur d’en vendre beaucoup d’exemplaires.  » La réussite de Stanley, simple journaliste un peu méprisé par les autres explorateurs, de vrais scientifiques, tient surtout à son sens de la médiatisation, constate Maurits Wynants. Ses articles, ses livres et ses tournées de conférences ont forgé sa célébrité.  » Ils l’ont en outre enrichi bien davantage que tout autre auteur du même genre et font de lui le précurseur des écrivains-voyageurs actuels.

Accompagné de porteurs, de gardes armés, d’un interprète, d’un guide et d’un chien appelé Omar, ce personnage complexe retrouve le bon docteur après une marche forcée de 411 jours pour parcourir 3 500 kilomètres. Mais Livingstone refuse de rentrer en Angleterre et meurt quelques mois après la séparation entre les deux hommes. Contrairement au pacifiste et paternaliste médecin écossais, qui se déplaçait sans escorte lourdement armée, Stanley se montre cruel et brutal. Il mène ses hommes à la baguette, tire sur tout ce qui se dresse sur son chemin et flagelle volontiers les déserteurs. Pour lui,  » les Noirs sont une immense source de problèmes « .

 » Mr Stanley, I presume ? »

A son retour en Europe, la presse française compare sa découverte de Livingstone à la traversée des Alpes par Hannibal et Bonaparte. Les Britanniques sont plus réservés et se moquent de l’aventurier pseudo-américain pour ses paroles fameuses :  » Dr Livingstone, I presume ? », devenues un sujet de caricature et de divertissement.  » Ainsi, Stanley lui-même, chaque fois qu’il arrivait quelque part, était accueilli par un ôAh ! Mr Stanley, I presume ? »  » (H.M. Stanley, explorateur au service du roi, Musée royal de l’Afrique centrale, 1991). Plus sévère, le général nordiste William Sherman confie, à la suite d’un petit déjeuner à Paris avec l’explorateur, que le périple dévastateur de ce dernier lui rappelle un peu trop sa propre tactique de la terre brûlée.

Rejeté par le gratin anglais, repoussé par sa fiancée Katie, Stanley cherche le réconfort en repartant en Afrique. Il gagne Zanzibar et, de là, traverse en deux ans et demi le continent d’est en ouest. Pour la première fois, le cours du Congo à travers la forêt tropicale est reconnu et cartographié. Epuisés et affamés, les survivants de l’expédition atteignent l’embouchure du fleuve en août 1877. Dans son journal, Stanley raconte avoir  » attaqué et détruit 28 villes importantes et trois ou quatre dizaines de villages « . Il ne se souciera jamais des nombreux mourants laissés en arrière par la colonne.

Au retour, l’aventurier est accueilli, à Marseille, par deux envoyés de Léopold II, avide de donner à son pays une colonie.  » Il avait pris la mesure de l’ambition de Stanley, de sa capacité immense à travailler durement, de son envie d’être constamment flatté et de son besoin d’un mécène « , écrit le journaliste américain Adam Hochschild, l’auteur des Fantômes du roi Léopold(Belfond). Piqué au vif par le manque d’intérêt des Britanniques pour le Congo, l’explorateur accepte de se mettre au service du roi des Belges. Payé 50 000 francs par an (soit près de 250 000 euros actuels), il retourne en Afrique, accompagné d’une force expéditionnaire.

Bula Matari

Cinq années durant, il fait construire une piste destinée à contourner les rapides du bas Congo. Il veille à l’acheminement de tonnes de provisions et de matériel et installe des stations le long du fleuve. Durant cette période où il pousse durement ses hommes, ses employés africains lui accolent le surnom de  » Bula Matari  » ( casse-pierres). Stanley préfère la traduction, plus noble, de briseur de roches. Il se plaint sans cesse des Noirs,  » paresseux « , et de ses collaborateurs blancs,  » faibles d’esprit « . Une liasse de traités signés par les chefs autochtones dans ses bagages, il rentre chez lui afin de rédiger son habituel récit de mille pages en deux volumes.

Léopold II cherche alors à étendre les frontières de l’Etat indépendant du Congo aussi loin que possible. Aussi jette-t-il un regard de convoitise sur le Nil. Avec l’expédition envoyée en 1887 au secours du gouverneur du Sud-Soudan, l’aventurier allemand Emin Pacha menacé par des fondamentalistes musulmans, le roi espère réaliser ce vieux rêve. Stanley accepte avec empressement l’invitation à prendre la tête de la colonne militaire. Mais celle-ci est décimée par les maladies lors de la traversée de la forêt encore inexplorée de l’Ituri. Les survivants, épuisés, finiront par découvrir Emin, mais ce dernier ne voudra travailler ni pour ses sauveteurs britanniques ni pour Léopold, mais pour les Allemands. Après le retour de Stanley, une controverse éclate en Angleterre à propos des atrocités commises sous les ordres de l’explorateur. L’expédition, dotée du dernier modèle de mitrailleuse Maxim, avait été sanglante.

Peur du sexe

Le 12 juillet 1890, à l’abbaye de Westminster, Stanley accomplit un exploit plus intimidant pour lui que n’importe laquelle de ses aventures africaines : il se marie. Il avait tellement peur des femmes et de l’intimité des corps, estime Frank McLynn, l’un de ses biographes, que  » lorsqu’il lui fut enfin demandé de satisfaire une épouse, il s’effondra et confessa que, pour lui, le sexe était réservé aux animaux « . Son mariage avec Dorothy Tennant, une portraitiste excentrique de la haute société anglaise, marque en tout cas le terme de ses explorations. Stanley  » le bâtard  » s’est hissé jusqu’à la classe supérieure. Il consacrera désormais tout son temps à sa célébrité.

Olivier Rogeau

Rejeté par le gratin anglais, repoussé par sa fiancée, Stanley cherche le réconfort en repartant en Afrique

Vous avez repéré une erreur ou disposez de plus d’infos? Signalez-le ici

Partner Content