Souvenirs d’un paysan du Néguev

Dans ses rencontres avec les journalistes comme dans sa vie quotidienne, Ariel Sharon en revenait toujours à la terre. Alain Louyot* – qui l’a interrogé à de nombreuses reprises pour L’Express – raconte le laboureur qu’il était, derrière le soldat et l’homme d’Etat

* Directeur de la rédaction de L’Expansion.

Soldat-laboureur de l’idéal sioniste, Ariel Sharon l’infatigable n’aura cessé, tout au long de son existence, de tracer méthodiquement son sillon. A chaque rencontre, qu’il soit alors ministre de la Défense faisant évacuer les implantations du Sinaï ou rendant visite à ses troupes campant dans Beyrouth, qu’il soit ministre de l’Agriculture reçu par des colons de Cisjordanie ou trônant à Jérusalem dans son bureau de chef de gouvernement, ce sabra, qui vit le jour dans un mochav – ferme collective – de Galilée, s’arrangeait toujours pour glisser à son interlocuteur une allusion, une image ou une anecdote se référant à cette terre d’Israël à laquelle il était si charnellement attaché. Lors de la dernière et longue interview qu’il accorda à L’Express, fin 2001, quelques mois après la spectaculaire victoire du Likoud et sa nomination comme Premier ministre, il évoquait, là encore, devant sa bibliothèque tapissée d’ouvrages sur l’histoire du sionisme et de l’Encyclopaedia Hebraica en 18 volumes, ses chères racines terriennes :

 » J’ai 73 ans. J’ai participé à de nombreuses guerres, j’ai commandé les unités les plus prestigieuses de Tsahal : les commandos, les parachutistes. [à] Je vous le répète, j’ai 73 ans et j’ai rencontré un nombre incalculable de rois, de présidents et de chefs de gouvernement. Je n’ai plus d’ambition politique, désormais, mais ce que je veux par-dessus tout, avant de m’en retourner m’occuper de ma ferme, c’est obtenir un accord politique sûr et durable entre Israël et le monde arabe. Voilà mon objectif tant que je resterai au pouvoir. (à)  »

Puis, telle une montagne qui basculerait lentement vers vous, le colosse aux cheveux blancs se penche par-dessus son bureau pour ajouter sur le ton de la confidence :  » Je me souviens d’une histoire qui m’est arrivée avec mon père voilà bien longtemps. J’avais 10 ans et je travaillais avec lui dans les champs par une chaleur caniculaire. J’étais éreinté et assoiffé. Découragé, je me suis étendu un moment sous un arbre. Mon père s’est alors approché de moi et m’a dit : « Retourne-toi et regarde tout le travail que nous avons déjà abattu. » Cela m’a redonné courage et je suis reparti travailler. Eh bien, c’est pareil aujourd’hui : malgré les difficultés, j’ai confiance en l’avenir en regardant derrière moi le chemin parcouru par Israël.  » L’entretien se termine et, raccompagnant, de son pas lourd et chaloupé, l’envoyé spécial de L’Express,  » Arik roi d’Israël « , comme l’avaient surnommé ses compatriotes, lui lance avant de prendre congé d’un tonitruant  » Shalom !  » :  » Croyez-le ou non, mais vous n’imaginez pas à quel point il me tarde de remonter sur mon tracteur pour labourer mes champs !  »

Si, de son côté, Yasser Arafat, son ennemi de toujours, jurait à ses visiteurs qu’il avait hâte de troquer sa chemise kaki de combattant contre un complet veston, Ariel Sharon, héros sans peur mais non sans reproches de tant de campagnes de Tsahal, apparaissait beaucoup plus convaincant lorsqu’il assurait rêver du jour où, une fois sa mission accomplie, il pourrait enfin se consacrer exclusivement aux travaux de la terre et aux soins du bétail dans son ranch de Shikmim (les Sycomores), situé au bord du désert du Néguev. Pour le vieux soldat intrépide qui, tant de fois, de la bataille de Latroun, en 1948, à la guerre du Kippour, en 1973, avait failli tomber au champ d’honneur pour ne pas avoir à battre en retraite, partir au soir de sa vie retrouver le bonheur dans le pré valait tous les honneurs et les lauriersà

Le prix de sueur et de larmes payé par les pionniers et colons juifs pour tenter de faire  » fleurir le désert  » Ariel Scheinerman le connaissait. Né en 1928, en Palestine, dans la vallée du Sharon, de parents paysans originaires de Biélorussie, il avait travaillé dur, dès sa petite enfance, cette terre certes promise mais, à l’époque, encore si ingrate. Alors, en 1982, quand il s’agit, en tant que ministre de la Défense, de diriger l’évacuation des colons de Yamit, dans le Sinaï, Sharon l’indomptable s’y résout. Même s’il compatit plus que quiconque au sort des familles expulsées. Certes, en visionnaire, il est convaincu de la nécessité de respecter à la lettre les accords de Camp David, de consolider la paix avec l’Egypte d’Anouar el-Sadate. Mais, dans un soupir, il avoue à un journaliste de passage, vingt-trois ans exactement avant de faire évacuer les colonies de peuplement de Gaza :  » Ce n’est pas facile du tout de devoir chasser des gens qui sont venus tout bâtir ici en plein désert et qui au début devaient se résigner à trouver, à chaque repas, du sable mélangé à leur soupe !  »

Plus inspiré encore par la troublante lumière des collines ou des pierres blondes de Judée et de Samarie que par celle de la Torah, Sharon, soldat-laboureur et sioniste laïque, se voudra aussi bâtisseur zélé, frénétique, d’innombrables colonies de peuplement afin de doter Jérusalem de nouvelles et infranchissables murailles, afin de bétonner le statu quo. Alors, bien sûr, quand plus tard, au nom du réalisme politique, il sonnera lui-même l’heure douloureuse du départ de Gaza, la droite nationaliste israélienne et les mouvements de colons conspueront comme le plus infâme des traîtres et des dictateurs celui qu’ils avaient naguère proclamé  » roi d’Israël « .

Sharon  » le bulldozer « , à l’image parfois si brutale, à la volonté si implacable, comme lors du siège impitoyable du QG d’Arafat à Ramallah, racontait volontiers qu’au c£ur des combats les plus âpres, militaires ou politiques, il  » puisait [sa] force au sein de la nature, au milieu des fleursà  » A une cons£ur du Guardian qui lui demandait un jour si, à son avis, les Palestiniens étaient, eux aussi, amoureux de leur terre, il répondit sans hésiter :  » Oui, ils l’aiment et la respectent.  » Puis il ajouta :  » En fait, ce sont de très bons cultivateurs. J’en employais plusieurs dans ma ferme, mais nous avons dû nous séparer d’eux pour des raisons de sécurité.  » Préfigurant le mur de séparation qu’il fera construire en 2002, entre Israël et la Cisjordanie, pour empêcher les infiltrations de kamikazes palestiniens, des doubles grillages et un sas d’entrée sophistiqué protégeaient depuis longtemps son ranch de toute incursion terroriste.

Bitahon, mot hébreu signifiant  » sécurité « , pour la terre d’Israël. Combien de fois, au cours de sa vie, Ariel Sharon aura-t-il martelé à ses interlocuteurs occidentaux ce principe absolu ?  » Nous devons nous entourer d’un mur d’acier face à l’hostilité qui nous cerne « , explique-t-il, comme pour se justifier, un matin de l’été 1982 à bord d’un véhicule militaire. Casqué et engoncé dans un gilet pare-balles mal adapté à sa forte corpulence, il patrouillait dans Beyrouth-Est investie par les blindés de Tsahal. C’était lors de l’opération  » Paix en Galilée « , destinée à chasser Arafat et ses fedayins de ce pays du Cèdre dont ils avaient fait leur Fatahland, leur forteresse. Une expédition menée sans doute, dans son élan, un peu trop loin par rapport aux plans initiaux et qui conduira aux massacres de Sabra et Chatila (voir l’article de Vincent Hugeux page 44). Une tuerie qui sera perpétrée par ces mêmes miliciens phalangistes qu’on entendait, la veille, vanter, goguenards, les mérites  » de la fameuse lessive Ariel qui permet de rendre le Liban plus blanc…  »

Car, lorsqu’il s’agissait de défendre son territoire, rien ne pouvait calmer la colère féroce ni arrêter la charge de celui dont le prénom hébreu signifie  » lion « .  » Je suis prêt à consentir des compromis douloureux pour obtenir une véritable paix. Mais je ne ferai jamais le moindre compromis, ni aujourd’hui ni demain, tant que la sécurité d’Israël sera en jeuà Nous ne commencerons jamais à négocier sous la pression de la terreur « , déclare-t-il après un énième appel de Yasser Arafat à la cessation des violences. Alors, au nom de la sécurité de l’Etat juif et pour contrer la terreur, tous les coups lui étaient permis. Parce que, mieux que d’autres, il savait l’attachement viscéral qu’un paysan peut avoir pour sa terre, Sharon n’hésitait pas à faire arracher des plants d’oliviers centenaires appartenant à des Palestiniens en guise de représailles à la suite d’un attentat ou après que de jeunes émeutiers eurent commis le  » crime  » de lancer des pneus enflammés pour qu’ils dévalent les collines de Judée et de Samarie afin de tenter de transformer la Terre promise en terre brûlée.  » Les Palestiniens doivent comprendre qu’ils n’obtiendront jamais rien de moi sous la menace !  » tonne-t-il en venant rassurer des colons au lendemain d’un tir de roquette sur leur implantation. Puis il ajoute, au risque de passer pour sacrilège aux yeux des plus religieux de ses hôtes :  » Quant à nous, aidons-nous et le Ciel nous aidera !  »

Le Ciel, sur lequel il ne comptait pas outre mesure pour réaliser ses desseins, n’aura donc pas exaucé le v£u du vieux soldat-laboureur qui rêvait de s’en retourner aux champs. Pourtant, c’est en leur lisière, à Shikmim, au sommet d’une colline à la vue imprenable sur l’avenir d’Israël, qu’Ariel Sharon reposera au côté de Lily, sa seconde épouse, morte d’un cancer et enterrée là depuis bientôt six ans. Sa chère Lily, qui savait si bien, racontait, les yeux brillants de gourmandise, ce Gargantua sioniste, cuisiner l’épaule de mouton.

A. L.

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