Sous l’oeil de Descartes

Prestigieuses récompenses scientifiques offertes par la Commission européen-ne, les  » prix Descartes  » électrisent les savants. Ambiance sous tension, pour la proclamation des lauréats 2005

De notre envoyée spéciale à Londres

C e soir, nous célébrons le succès des sciences, des meilleures sciences, des sciences excellentes… « , conclut lord Sainsbury of Turville, sous-secrétaire d’Etat britannique à la Science et à l’Innovation. Dans un brouhaha polyglotte, des centaines de délégués hongrois, portugais, tchèques, danois, français, italiens, espagnols ou slovènes s’empressent de quitter le grand auditorium londonien de la Royal Society. Bien qu’un peu groggy après deux heures de causerie sur le thème  » Quelles voix comptent en science ? « , un regain d’énergie pousse la plupart de ces professeurs Nimbus dans les salons où l’on sert l’apéritif. Sursaut d’orgueil, aussi, à déambuler dans les couloirs de cette vénérable institution vouée à la promotion des sciences, et qui compta, depuis sa fondation en 1660, des hôtes aussi illustres que Robert Boyle, Alexander Fleming, Alan Turing, James Watson ou Francis Crick. Et Edmond Halley, bien sûr : c’est ici même que le célèbre astronome annonce le retour, prévu pour 1758, de la comète qu’il a repérée dans le ciel en 1680. Autre vestige d’un passé glorieux : dans le hall d’entrée repose toujours, sous cloche de verre, une boucle de cheveux blancs d’Isaac Newton… Tant de proximité avec les plus grands savants de tous les temps, ça pose son homme. Ça n’empêche pas les convives européens de dévorer la queue huileuse des scampi frits, puis de sucer bruyamment leurs doigts, à défaut de serviettes…

Ils s’appellent Wubbo, Ineke, Hartmut, Kaj, Ola, Dilek, Jan-Ake ou Rory. Ils ont des prénoms aussi étranges que les langues qu’ils parlent, et que les matières qui les obsèdent – les récepteurs nucléaires, la cristallographie aux rayons X, la limite superparamagnétique, les prothéomes, les lithosphères, les stromalithes… Tous sont venus, à Londres, ajouter leur voix à cette majestueuse ode à la science qu’incarne, depuis six ans, la remise des prix Descartes, sortes de Nobel octroyés par la Commission européenne, récompensant ce qu’on fait de mieux en recherches pures et appliquées – pour autant qu’elles s’expriment dans des collaborations transfrontalières. D’où ce vaste melting-pot de nationalités, qui redistribue un peu, somme toute, l’ancienne donne mondiale des  » cerveaux « .  » De mon temps, bougonne un vieux de la vieille (on ne sait pas s’il le regrette, ou non), les jeunes scientifiques s’exilaient tous aux Etats-Unis. Maintenant, ils parcourent l’Europe…  »

Querelles et vanités

Difficile de résumer les sujets d’étude qui valent aux cinq finalistes et aux cinq lauréats leurs beaux chèques de, respectivement, 300 000 et 200 000 euros. Disons juste que ces experts sont tous embarqués dans des programmes compliqués aux noms très peu sexy (Euro-pid, Hidemar, Hess, Pulse ou Pitcid) qui explorent, cette année, des domaines pointus de la chimie, de l’astrophysique, de l’informatique ou de la médecine génétique, choses assez inaccessibles au commun des mortels. Excepté peut-être le projet Tannin (présenté par un consortium franco-germano-italo-japonais), qui consiste à remplacer les millions de tonnes de formaldéhyde (des adhésifs synthétiques et toxiques), utilisés chaque année dans l’industrie des panneaux agglomérés, par des colles naturelles tirées du tanin de diverses essences d’arbres (châtaignier, pin, mimosa). Pour l’heure, tous les invités sont réunis autour de vastes tables entre lesquelles slalome une armada de serveurs en livrée. Un Français s’est assoupi dès l’arrivée du hors-d’£uvre, tandis que le convive placé à sa droite, un spectroscopiste britannique, déplore à mots choisis qu’on n’ait pas prévu de traduction pour  » tous ces pauvres scientifiques venus des quatre coins d’Europe, et qui comprennent mal l’anglais « . Au mur, René Descartes ricane dans sa moustache : on a accroché le portrait du philosophe mondain, grand amateur de sciences et voyageur européen, au-dessus du lutrin où des autorités encensent, à tour de rôle, le Progrès. Face à l’orateur, un sosie parfait de George Bush réprime un bâillement, né du discours très ennuyeux d’un technocrate européen – en l’occurrence, le commissaire pour la Science et la Recherche, le Slovène Janez Potocnik. Qu’ils sont drôles, quand même, ces scientifiques ! Sans qu’on sache très bien pourquoi, le même qui dormait il y a un instant se réveille soudain pour crier  » C’est scandaleux ! « …

Dans ce lieu où l’on n’a jamais cessé de parler du savoir, même durant les guerres, l’énoncé des lauréats suivants se poursuit, de façon beaucoup plus compréhensible, cette fois, puisqu’il concerne les  » communicateurs des sciences « . Il y a beaucoup d’hommes et de femmes de radio, de télévision ou de l’édition parmi ces gens qui, d’une façon ou d’une autre, s’évertuent à transmettre ces connaissances exigeantes au plus grand nombre. On y trouve l’auteur roux, à la dégaine de bûcheron, d’un best-seller drôle et intelligent ( A Short History of Nearly Everything,  » Une brève histoire de presque tout « , par Bill Bryson), ainsi que les concepteurs de la Kinder-Uni, petit miracle allemand qui consiste à amener régulièrement, sur les bancs de plusieurs universités, quelque 700 enfants de 8 à 12 ans (sans leurs parents !) pour des exposés fascinants. Et aussi une équipe belge, réalisatrice d’ Over leven, une émission scientifique programmée chaque semaine sur la chaîne publique Canvas.  » C’est peut-être difficile à avouer ici, chuchote Jos Van Hemelrijck, producteur de la série, mais le contenu scientifique d’ Over leven n’est pas toujours prioritaire. Ce qu’il faut, c’est un contexte, une histoire qui prenne littéralement le spectateur à la gorge…  » ( lire l’encadré). A ses côtés, le Pr Smith, de Durham (Etats-Unis), se chamaille avec son estimé confrère de Durham (Grande-Bretagne), sur l’avenir des matériaux composites. Tous deux feraient mieux d’écouter leur voisin spécialiste des pulsars, ces minuscules étoiles d’un diamètre de quelques kilomètres :  » Aucun labo ne pourrait en recréer, assure l’astrophysicien, sans risquer de faire disparaître la planète…  » Qui, dans cette docte assemblée, veut bien se rappeler, pourtant, la devise de la Royal Society – Nullius in verba ? Elle professe que la vérité, en science, découle de l’expérimentation, et non de l’autorité des maîtres… Au spectacle de ces bavards successeurs, Descartes peut bien rire sous cape, se moquer de leurs querelles, de leurs vanités, de leurs errances. Mais pas trop, quand même : s’il a succombé, à Stockholm, en 1650, d’une bête pneumonie due au froid, c’était alors déjà, en un sens, par  » manque fatal de technologie « …

Valérie Colin

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