Sous le Soleil, les artistes

Le Brun, Mansart, Lully… Les meilleurs se sont mis au service de Sa Majesté. Pour son rayonnement et son plaisir. Dans la vie de Louis XIV, ils ont une part royale.

Ce ne sont pas les noms des victoires qui viennent à l’esprit, lorsqu’on évoque le siècle de Louis XIV, mais ceux des créateurs, peintres, architectes, musiciens ou écrivains qui ont accompagné son règne. Preuve que la réputation d’un Le Brun, d’un Le Nôtre, d’un Mansart, d’un Lully ou d’un Molière a mieux servi sa gloire que ses actions militaires.  » Aucun souverain, aucun empereur, si ce n’est peut-être Auguste, constate l’écrivain Philippe Beaussant, n’a autant réussi l’identification de l’art de son temps avec sa personne. « 

 » On présente uniquement Louis XIV comme un monarque attaché à la magnificence de son royaume, regrettent Nicolas Milovanovic et Alexandre Maral, commissaires de l’exposition du château de Versailles. Mais il était aussi un amateur passionné d’art.  » Pour le démontrer, ils ont tenté de pénétrer l’intimité des goûts du Roi-Soleil. Chose délicate, car les conservateurs ne disposent d’aucun écrit de sa main, juste de quelques témoignages et de propos rapportés ou attribués.

Que dire d’abord de sa personnalité ? Bien que danseur émérite, le roi n’était pas pourvu de la sensibilité artistique de son père, Louis XIII, peintre, musicien, chorégraphe et compositeur. Mais l’enfant a été formé par le cardinal Mazarin, son parrain, qui, après la mort de Louis XIII, en 1643, fut chargé de son éducation. Une bonne école : le régent était le plus grand collectionneur de l’époque.  » Louis XIV a hérité de son goût et l’a développé au contact des artistes « , affirment les commissaires.

Quelques traces évoquent le souverain tout au plaisir de leur compagnie. En 1660, Charles Le Brun peint, au château de Fontainebleau, à la demande du monarque, le premier tableau d’un cycle consacré à Alexandre le Grand. Louis XIV, qui l’a logé près de son appartement, vient le regarder travailler presque tous les jours. Il en sera de même, vingt ans plus tard, à Versailles. Le Brun, devenu  » premier peintre « , commente pour le monarque les allégories de ses fresques.  » Vous nous faites voir des choses que j’ai ressenties « , s’extasie Louis XIV. Le roi a également cultivé des liens étroits avec Jules Hardouin-Mansart, après avoir fait sa connaissance, au hasard d’une visite des Gobelins. En réponse à l’une des questions royales, celui qui n’était alors qu’un apprenti, griffonne un croquis. Le monarque en reste ébloui. Ainsi débutera une complicité de trente-trois ans qui donnera naissance aux plus beaux édifices du règne.

On mesure davantage la manière dont Louis XIV a influencé les arts de son temps.  » Il a joué un rôle d’entraînement, précise l’écrivain Jean-Christian Petitfils. Car c’est lui qui choisit et décide.  » Le programme de Colbert capote d’ailleurs à cause de lui. Le surintendant des Bâtiments avait fait venir le Bernin d’Italie pour qu’il fasse du Louvre le plus éblouissant palais d’Europe. Louis XIV préférait le plein air et la chasse. Donc Versailles. Les grands travaux qui y sont menés selon sa volonté, puis l’installation de la cour, en 1682, lui permettront de s’adonner à ses passions que sont l’architecture et l’art des jardins. Les correspondances de Colbert et de Louvois, son successeur, décrivent un roi interventionniste. Même lorsqu’il part en campagne, il veut le  » détail de tout « . Lors de la construction du Trianon, il passera d’ailleurs à l’action. En septembre 1687, Mansart, malade, part prendre les eaux. Impatient, le roi dessine alors la loggia centrale de l’édifice. Le péristyle du Trianon est une conception de Louis XIV.

Mais il faut aussi meubler Versailles. Les prodigieuses collections accumulées durant le règne se révéleront à la hauteur de son prestige. Partout en Europe, et surtout en Italie, patrie des arts, sont envoyés des émissaires pour repérer les belles pièces, tandis qu’ébénistes et orfèvres mettent leur talent au service du roi. Tous ces chefs-d’£uvre viendront orner salons et grands appartements.  » Suivant l’exemple de Mazarin, le roi s’intéresse d’abord aux techniques italiennes, expliquent les commissaires. D’où la profusion d’exubérantes marqueteries de pierres dures, de vases de cristal de roche, mais aussi de statuettes d’argent.  » Le roi raffole également de petits bronzes baroques. Lorsqu’il hérite de la collection de Le Nôtre, en 1693, ce sont d’ailleurs ces pièces qu’il conserve, abandonnant les porcelaines à son fils le Grand Dauphin.

 » Son goût évolue ensuite vers la sculpture et la peinture.  » En 1665, Louis XIV confesse devant le Bernin, en le regrettant, que  » s’il se fut appliqué de bonne heure à considérer les tableaux, il se serait connu en peinture, mais qu’il ne le faisait que depuis trois ou quatre ans « . C’est-à-dire à l’époque où il regardait Le Brun travailler à Fontainebleau et où il a hérité de la somptueuse collection de Mazarin. Cette  » méconnaissance  » ne l’empêchera pas de développer considérablement les collections royales, qui, de 200 tableaux à son avènement, en compteront 2 000 en 1715, au moment de sa mort.

Son  » petit appartement  » témoigne sans doute au mieux de ses prédilections. Dans cet endroit intime, interdit aux courtisans – au grand dépit du duc de Saint-Simon – il exposait ses £uvres préférées, qu’il prenait plaisir à venir admirer au sortir de la messe. Les gemmes étaient présentées sur des consoles de bois doré devant des murs recouverts de glace. Et les tableaux, parmi lesquels beaucoup étaient signés de peintres italiens, notamment Giambologna, les Carrache, Guido Reni ou le Dominiquin, étaient accrochés sur des tentures de damas cramoisi. Peu d’artistes vivants trouvaient ici leur place, exceptés Le Brun et Pierre Mignard et, plus tard, des peintres de genres  » mineurs « , tels le paysagiste flamand Frans Van der Meulen ou l’animalier François Desportes, qu’il emmenait avec lui à la chasse, afin qu’il puisse au mieux observer l’attitude de ses chiennes. Louis XIV l’appréciait tellement qu’il accrocha l’un de ses tableaux non loin de La Joconde. Le symbole d’un goût parfois bonà parfois moins. Et dont Monna Lisa sourit encore.

Annick Colonna-Césari

le roi vient regarder travailler le brun presque tous les jours

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