Sous la menace française

En 1848, le vent de la révo-lution souffle sur l’Europe. La Belgique échappe à la tourmente, mais doit faire face au péril français, qui ne disparaîtra qu’en 1870, après la défaite de Napoléon III à Sedan. Eclairage sur cette période troublée avec l’historienne Eliane Gubin (ULB)

Dans la nuit du 25 février 1848, la fête bat son plein au ministère des Travaux publics, à Bruxelles. Le ministre Frère-Orban, dont la forte personnalité ne tardera pas à dominer la vie politique du pays, a bien fait les choses : des célébrités mondaines ont été conviées et l’orchestre invite aux valses les couples insouciants des misères du temps…

Deux jours plus tôt, à Paris, le vent de la révolution a emporté le trône du roi Louis-Philippe. Il soufflera bientôt sur toute l’Europe, de Berlin à Vienne, de la Bohême à l’Italie. Mais la Belgique va échapper à la tourmente. Pourtant, le malaise social y est profond. Le pays se débat dans une crise économique accentuée par la politique douanière de ses voisins, qui entrave le commerce. C’est dans les Flandres, où dépérit l’ancienne industrie linière, que la situation est la plus dramatique. Toutefois, la masse reste insensible aux appels  » séditieux « . Les doctrines révolutionnaires ne recrutent des adeptes que dans la bourgeoisie intellectuelle. En mars 1848, une bande armée de 2 000 Belges et Français venus de Paris tente bien de franchir la frontière au hameau de Risquons-Tout, près de Mouscron, mais elle est arrêtée par la troupe.

Hormis la France, momentanément redevenue républicaine, les grandes puissances célèbrent alors le pays de Léopold Ier comme un exemple de stabilité pour le continent. Dans la foulée, la Belgique se réconcilie totalement avec la Hollande, l’ennemie d’hier. Mais, en 1852, la menace française resurgit : l’ambitieux neveu de Napoléon Ier est proclamé empereur et songe à envahir la Belgique. A plusieurs reprises, Napoléon III tentera de mettre à exécution ses rêves d’annexion… Retour sur les moments clés de cette période troublée avec Eliane Gubin, professeur à l’Université libre de Bruxelles et spécialiste en histoire sociale et politique du xixe siècle.

Le Vif/L’Express : Depuis le traité de paix signé en 1839, le danger hollandais semble écarté. Mais la neutralité belge reste fragile. Comment Léopold Ier a-t-il réussi à assurer à la Belgique une existence indépendante face aux ambitions annexionnistes de la France ?

Eliane Gubin : Grâce à ses relations personnelles et à son habileté diplomatique. Son mariage, en 1832, avec Louise-Marie d’Orléans, fille aînée de Louis-Philippe, a longtemps maintenu la bonne entente avec la France. On se disait que jamais le père n’oserait s’en prendre au pays de son beau-fils. Mais l’insurrection parisienne de février 1848 provoque la chute du roi des Français et l’instauration de la IIe République. La Belgique se méfie du nouveau régime, héritier des valeurs de la Révolution française, qui avait annexé les Pays-Bas autrichiens et la principauté de Liège en 1795. On craint que la France ne cherche à exporter la république dans toute l’Europe, y compris en Belgique.

Les socialistes français ont cru que le moment était venu de soulever la classe ouvrière belge. Fin février 1848, l’un d’eux, Victor Considérant, écrivait à son ami Charles Rogier, le chef du gouvernement belge, pour le convaincre de provoquer l’abdication de Léopold Ier. Il ajoutait que 100 000 hommes étaient prêts à marcher sur la Chambre et le château en criant  » Vive la République  » ! Comment Rogier a-t-il réagi ?

Il n’a pas répondu à ce pli. Rogier s’était, certes, beaucoup intéressé au socialisme utopique dans sa jeunesse et connaissait bien Considérant, chef de file des disciples du philosophe Charles Fourier. Mais il avait le sens des responsabilités en tant que chef du cabinet libéral formé en juin 1847. Quand triomphe, quelques mois plus tard, le raz de marée populaire parisien, les adeptes du saint-simonisme et du fouriérisme se disent qu’il est possible de susciter, dans notre pays, une révolution sans effusion de sang. Le chef du gouvernement n’est, en effet, pas le seul à être réceptif aux théories de ceux qui considèrent la propriété des capitaux comme un privilège scandaleux. Elles ont séduit des figures aussi importantes que le ministre de la Guerre, le bouillant général Chazal, un Français naturalisé belge, ou Jules Van Praet, le secrétaire du roi… Des postes-clés de l’administration belge sont alors occupés par des Français. Philippe Bourson, directeur du Moniteur, le journal officiel, est français et adepte du socialisme utopique.

Quel rôle joue à l’époque Karl Marx, expulsé de France par le gouvernement Guizot en février 1845 et réfugié depuis à Bruxelles ?

Aucun. Ses idées ne sont pas encore connues de la classe ouvrière. D’ailleurs, il n’est jamais allé visiter le Borinage ou d’autres régions industrielles du pays. C’est un homme d’étude qui, avec son ami Engels, écrit à Bruxelles plusieurs de ses ouvrages les plus connus, dont le Manifeste du parti communiste. Marx et sa famille sont finalement expulsés de Belgique début mars 1848 par mesure de prudence et parce que l’économiste violait son engagement à ne pas avoir d’activité politique.

A Paris, des chefs de l’insurrection ont espéré réaliser facilement l’annexion des provinces belges. Se produisent alors, à la fin mars 1848, deux tentatives d’invasion de révolutionnaires belges et français.

Ces épisodes de Quiévrain et Mouscron ne peuvent être considérés comme des tentatives françaises d’annexion. Les bandes d’émeutiers qui tentent de pénétrer en Belgique sont surtout composées d’ouvriers belges venus de Paris avec armes et bagages. Il y avait, à l’époque, une importante communauté ouvrière belge en région parisienne. En 1848, ses membres sont privés d’emploi en raison de la crise économique et de l’agitation populaire. En liaison avec des mouvements démocratiques belges, ils ont été armés pour déstabiliser notre régime. Au hameau de Risquons-Tout, 2 000 ouvriers sont dispersés par les soldats belges, après un combat de deux heures qui fera une dizaine de morts.

La Belgique échappe à la tourmente qui balaie l’Europe. Elle étonne le monde par son sang-froid. Comment réagissent les grandes puissances ?

Les doutes et les méfiances à l’égard d’un Etat sorti d’une récente révolution sont balayés. Les puissances réalisent que notre pays a fait la preuve de sa stabilité et de sa foi en ses institutions. Un peu partout en Europe, les soulèvements sont suivis par un retour en force de la réaction. La Belgique échappe à la répression sanglante, mais elle connaît une ferme reprise en main, sous la conduite d’un gouvernement libéral très conservateur sur le plan social. Au sein du cabinet Rogier, la figure de Walthère Frère-Orban ne tarde pas, en effet, à s’imposer. Loin d’être un progressiste, le jeune avocat liégeois est un doctrinaire, adepte d’un libéralisme pur et dur.

Ministre des Travaux publics (1847-1848) puis des Finances (1848-1852 et 1857-1870), Frère-Orban remplace Rogier à la tête du gouvernement en 1868. Rogier et Frère-Orban, deux hommes que tout oppose ?

Ils ne s’entendent pas. Rogier est un pragmatique, Frère-Orban, un théoricien, pour qui  » toute réglementation est une forme de servitude « . Rogier, qui dirige son premier cabinet libéral homogène alors qu’une terrible crise économique frappe le pays, estime que l’Etat ne peut laisser le peuple mourir de faim. Frère-Orban fait alors partie des libéraux qui le considèrent comme un épouvantable interventionniste. De condition modeste, mais marié à l’une des héritières d’une puissante dynastie industrielle, Frère-Orban est une véritable bête politique, qui retombe toujours sur ses pattes. Quand il ne parvient plus à maintenir ses positions, il change de cap de manière à toujours conduire la man£uvre. On lui doit la création de la Banque nationale, de la Caisse d’épargne et du Crédit communal. Défenseur acharné de l’enseignement officiel, il sera à l’origine de la rupture diplomatique avec le Vatican, en 1879. Accroché à ses idées, il s’est opposé jusqu’à sa mort au suffrage universel direct.

En raison de sa neutralité, la Belgique n’a pas de véritable politique extérieure. Les luttes politiques internes forment donc l’épicentre de la vie politique du pays. Quels sont les grands sujets d’affrontement ?

La vie politique est dominée par le conflit clérico-libéral, qui devient violent, au point d’occulter toutes les tensions émergentes : les questions linguistique, sociale ou féminine. Les années 1840-1870 sont cruciales pour l’évolution interne du pays. La création du parti libéral, le premier parti politique, en 1846, a sonné le glas de l’unionisme. Au pouvoir dès 1847, les libéraux appliquent strictement leur programme de séparation de l’Eglise et de l’Etat. Tout devient sujet à polémique : l’enseignement, les enterrements civils, la lutte pour le contrôle de la bienfaisance… En réponse, les catholiques se structurent lors des congrès de Malines de 1863, 1864 et 1867, et arrivent au pouvoir en 1870.

Quelles sont les causes de la crise économique qui sévit pendant les vingt premières années du règne de Léopold Ier ?

Cette crise touche quelques îlots wallons, mais frappe surtout les Flandres, régions rurales où l’agriculture est pratiquée de manière familiale, sur de petites parcelles. Pendant l’hiver, les paysans, pour survivre, ont développé une activité textile domestique. Les femmes filaient le lin et leurs maris tissaient pendant l’interruption des travaux des champs. Quand le travail du lin se mécanise, la production de fil à domicile s’effondre, concurrencée par la révolution technique. On estime que 350 000 fileuses flamandes se retrouvent dans le dénuement le plus complet. Tout le secteur s’effondre : la fabrication de rouets, de peignes pour tisserands… Le marasme touche les brasseries, les blanchisseries… A ces malheurs s’ajoute la maladie de la pomme de terre. De 1845 à 1848, la famine et le typhus font des ravages. Il faudra une génération pour résorber cette crise dramatique, qui laisse des séquelles physiologiques dans la population.

A partir de 1850, le commerce belge retrouve son équilibre. Il avait souffert du protectionnisme français et de l’arrêt des relations commerciales avec la Hollande et ses colonies. A quoi tient surtout cette reprise des affaires ?

A l’ouverture des frontières. La Belgique, où les salaires sont faibles et où il n’y a pas de protection sociale, fait alors de la concurrence aux pays voisins. C’est la Chine de l’époque ! Ou, comme le dit Marx, le paradis du capitalisme industriel. Tout y est produit à bas prix. Pour exporter vers la France, l’Allemagne ou l’Angleterre, le pays se dote de moyens de communication modernes. Le développement rapide du réseau ferré vise à compenser le lourd handicap du péage de l’Escaut. Les Hollandais espéraient qu’en grevant ainsi nos exportations de taxes ils parviendraient à asphyxier le port d’Anvers, au profit de celui de Rotterdam. En vain. En 1863, la Belgique parvient à racheter aux Pays-Bas le péage pour la somme de 17 millions de florins.

En France, la IIe République n’a pas duré quatre ans. Le second Empire, instauré en décembre 1852 après le coup d’Etat du 2 décembre 1851, s’est-il montré tout de suite menaçant à l’égard de la Belgique ?

Léopold Ier et son gouvernement se tiennent sur le qui-vive : Napoléon III semble vouloir imiter la politique de conquête de son oncle aux dépens de la Belgique. En outre, des proscrits français affluent à Bruxelles : Blanqui, Victor Hugo, Alexandre Dumas… La liberté de la presse pose problème. On peut tout publier chez nous, avec la mention d’un éditeur responsable. Malgré leur devoir de réserve, les proscrits ne se privent pas de se moquer de celui qu’ils rebaptisent  » Napoléon le Petit « . Cela provoque des tensions diplomatiques entre les deux pays. Pour autant, Léopold Ier, lui-même, homme d’ancien régime, trouve que la Constitution a concédé abusivement certaines libertés. Il intrigue contre la liberté de la presse. Mais, à la Chambre, le ministre des Affaires étrangères, Charles Vilain XIIII manifeste haut et fort l’irritation du gouvernement. Le roi a compris : il s’abstiendra désormais d’intervenir dans ce domaine.

Partisan d’une neutralité forte, Léopold Ier fait porter, en 1853, les effectifs de l’armée belge à 100 000 hommes. Par la suite, en 1859, la Chambre vote le projet de transformer Anvers en vaste camp retranché. Dans quel but ?

Il est entendu que l’armée belge est incapable de protéger la totalité du pays. Dès lors, en cas d’invasion française, on estime que la meilleure solution est un retrait dans un réduit national, en attendant une intervention des puissances garantes de la neutralité belge. Albert Ier suivra la même logique en 1914, en se repliant derrière l’Yser. L’idée est identique : éviter que la Belgique soit entièrement occupée, afin de montrer qu’elle tient bon. Mais les travaux de fortification entrepris par l’ingénieur Brialmont à Anvers, métropole du commerce, suscitent de vives oppositions locales, notamment à cause des mesures d’expropriation. Le Parti du Meeting, créé à cette époque, rassemble tous les mé- contents, y compris les premiers flamingants.

La fin du règne de Léopold Ier et le début de celui de son fils, Léopold II, restent marqués par une situation internationale orageuse. La Belgique craint-elle toujours une annexion française ?

En fait, depuis 1848, la Belgique craint moins une invasion qu’une nouvelle négociation internationale fatale à son indépendance. Le pays, qui n’a aucun poids sur la scène européenne, garde le douloureux souvenir de 1815, quand il s’est retrouvé rattaché à la Hollande. Si on redessine la carte de l’Europe, en ces années de grands bouleversements territoriaux qui voient l’Italie et l’Allemagne réaliser chacune leur unité, quel sort réservera-t-on à la Belgique ?

En 1868, Napoléon III convoite le réseau ferré belge. Une autre manière de vassaliser la Belgique ?

Le chemin de fer est un moyen de pénétration militaire qui a fait ses preuves lors de la guerre de Sécession, en Amérique. Napoléon III a fait acheter, par une compagnie française, la ligne Bruxelles-Arlon. Il négocie aussi l’acquisition du réseau de la société du Liégeois-Limbourgeois. Il pourrait ainsi s’assurer une route stratégique à travers la Belgique en cas de guerre. En 1869, Frère-Orban met en échec ce plan ferroviaire en faisant voter une loi interdisant aux compagnies belges de céder des voies fer- rées sans l’autorisation du gouvernement. Un an plus tard, la France est écrasée à Sedan par l’Allemagne. Elle cesse alors de constituer un danger sérieux.

Entretien : Olivier Rogeau

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