Souriez, c’est beau…

Guy Gilsoul Journaliste

Derrière une fabuleuse machine à rêves proposée dans tous les espaces du Grand Hornu règne une non moins fabuleuse confusion entre deux domaines hier séparés : le design et les arts contemporains.

La confusion règne. Avant, une chaise était faite pour s’asseoir. Un vase pour recevoir des fleurs et un lampadaire pour éclairer. Depuis, tout a changé. Désormais, avant d’évoquer l’usage d’un objet labélisé  » design « , on le regarde comme on le fait pour une £uvre d’art. On apprécie sa forme (originale), sa couleur et sa texture (raffinées), son audace et sa perfection lisse. Sa fonction première passe au second plan, parce qu’avant tout le bel objet est un objet qui fait rêver. Du moins est-ce la thèse ici défendue. Bref, il  » sublime le quotidien  » comme le fait souvent aujourd’hui l’£uvre d’art contemporain avec laquelle il partage désormais les salles de musées et les stands des foires d’art actuel. L’idée de mêler en un seul parcours objets design et £uvres d’arts plastiques d’une quarantaine de créateurs actuels était donc pertinente. Mais pour dire quoi ?

Etonne-moi d’abord !

La scénographie ne raconte pas d’histoire. Elle ne se construit pas davantage sur une série de thématiques et n’aborde pas, ou si peu, la dimension critique. Le parcours, entremêlant les £uvres du design et des arts plastiques est avant tout  » visuel « . Du coup, art et design se perçoivent à distance respectable. Séparés des  » objets  » par un podium blanc, le visiteur ne touchera à rien. Il s’approche, contourne, établit entre les pièces des liens imaginaires. Or, pour ce faire, rien de tel que d’étonner. Les recettes, héritées du surréalisme, sont connues : changements d’échelle, détournement (d’usage ou de matériau), récupération ou encore humour. Côté design, on découvre ainsi une pile d’assiettes d’un diamètre de 1,50 mètre (Robert Therrien), une composition quasi picturale à partir de 400 savons usagés (Goele De Bruyn), des béquilles en Pyrex sablé (Lieve Van Strappen), une baignoire en forme de canot gonflable (Wieiki Somers), un tapis de charbon (Raphael Charles) ou encore un exercice d’anamorphose combinant l’argent et la porcelaine (Luc d’Hanis et Sofie Lachaert).

A leur tour, les plasticiens empruntent des voies similaires lorsqu’ils intègrent l’objet du quotidien dans leur travail : une bétonneuse en bois sculpté et ajouré (Wim Delvoye), des sculptures en Formica (Richard Artschwager), un tabouret-paysage (Raphael Buedts), une sculpture cage kafkaïenne (Mathieu Mercier), voire des vases peints de façon immatérielle (Lionel Estève). L’étonnement vient aussi du mystère des procédures. Ainsi ce vase en cire d’abeille (Tomas Gabzdil Libertiny) ou cette parure (Hubert Duprat) de perles et d’or réalisée par une larve aquatique. Le conte de fées n’est pas loin.

Miroir, dis-moi…

 » La beauté, écrit le sociologue Mike Featherstone, a conquis l’ensemble du paysage de la consommation. Elle n’est plus l’apanage de la haute culture.  » Est-ce vrai ? Oui, mais de loin et juste pour le spectacle. Car la valeur superlative du design fait désormais partie du marché de l’art. Du coup, il valorise surtout le propriétaire-collectionneur. Il alimente son narcissisme, le distingue de ses pairs et flatte son ambition sociale même si, exceptionnellement (on songe à Ikea), certains designers célèbres signent des pièces low cost. En réalité, l’orchestration d’une confusion entre art et design peut aussi servir l’économie, car cela lui permet de suggérer de nouveaux marchés du luxe et d’imposer l’incroyable diktat du  » must have « . Il faut  » l' »avoir. Comme il fallait  » y être « . Du coup, la valeur de la signature, qu’elle soit celle d’un créateur, d’un marchand ou d’une marque de fabrique, suit le mouvement des surenchères. Dans cette voie, les plasticiens, il est vrai, les avaient devancés. On songe à la manière dont, à la suite des stars du cinéma, Andy Warhol, après Dali (dit  » avidadollars « ) organisa sa  » carrière « . On songe à la  » Factory « , mais aussi et surtout peut-être à la façon dont, après l’artiste américain, les minimalistes d’outre-Atlantique sont devenus des  » producteurs  » soumettant leurs projets à des exécutants sur le modèle des pratiques industrielles. De la réalisation à la recherche des marchés, l’artiste s’entoure ainsi depuis une trentaine d’années de compétences de plus en plus larges, au point qu’aujourd’hui des sociétés de service sont proposées aux plasticiens. Dès lors pourquoi les créateurs de design seraient-ils restés dans l’ombre ? Pourquoi n’auraient-ils pas rejoint les territoires de chasse des plasticiens ?

Dès les années 1980, à la suite de Starck et autres studio Memphis, le design entra dans la cour des grands. L’objet design (comme l’£uvre du plasticien de ces dernières années) serait désormais précieux et presque unique. Au point même de réduire la production de certains meubles ou objets design à 8 exemplaires, comme on le fait avec la sculpture. De là à dire qu’on en est revenu au bon temps de l’aristocratie du xviiie siècle et des ébénisteries luxueuses, il n’y a qu’un pas…

Une porte de sortie

A moins que l’exposition ne pointe les faiblesses d’une définition. En effet, aux origines, le design qui était aussi, à l’heure des utopies socialistes des années 1920, un projet politique généreux, se devait d’être l’expression d’une fonction pratique (s’asseoir, dormir, manger…). Et sa forme n’était jamais aussi belle (aussi pure ?) que lorsqu’elle exprimait cette fonction somme toute de confort matériel. Or les études ergonomiques les plus fines négligent d’autres aspects de la fonction, symboliques cette fois. Soit celles, plus intimes et oniriques, imaginaires ou fantasmatiques, qui passent par les divers étages de la perception sensorielle, de la mémoire et de la culture. Du coup, la confusion art et design soulevée par l’exposition pourrait aussi relancer le débat sur les besoins de l’être humain. Serait-ce là le sens du titre donné :  » Le fabuleux destin du quotidien  » ?

Le fabuleux destin du quotidien, 82, rue Sainte-Louise, à Grand Hornu. Du 7 février au 23 mai. Du mardi au dimanche, de 10 à 18 heures. www.grand-hornu-images.be

GUY GILSOUL

 » La beauté n’est plus l’apanage de la haute culture « 

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