Sortir de l’enfer

Olivier Rogeau
Olivier Rogeau Journaliste au Vif

Le jury du prix du Livre européen couronne Purge, de la Finno-Estonienne Sofi Oksanen, et La Beauté et l’enfer, du journaliste anti-Mafia Roberto Saviano. Un roman et un essai décapants.

Bon, d’accord, les membres du jury ne pouvaient pas vraiment se tromper en attribuant le prix du Livre européen 2010 à deux chefs-d’£uvre aussi percutants que Purge et La Beauté et l’enfer. Le premier nous vient du Nord, le second du Sud. Mais l’un et l’autre ciblent un fléau qui nous concerne tous : l’infiltration, au sein des sociétés européennes, de réseaux mafieux qui concourent à avilir l’existence humaine. Purge, le roman de la Finno-Estonienne Sofi Oksanen, aborde le thème douloureux des violences faites aux femmes sous le joug soviétique en Estonie (1940-1991) et évoque, en parallèle, le sort des victimes du trafic de femmes organisé par la mafia russe. Le journaliste Roberto Saviano, lui, revient, dans La Beauté et l’enfer, sur sa situation depuis la parution de Gomorra, son best-seller anti-Camorra, adapté en 2008 au cinéma (prix du jury du Festival de Cannes) : la vie d’errance sous protection policière, la reconnaissance internationale et la peur d’être victime de la macchina del fango, la machine à diffamer.

Ces écrivains ont tous deux acquis le rang de star, de  » phénomène  » au-delà même des frontières de leur pays. A 33 ans, Sofi Oksanen, ensorceleuse bisexuelle au look gothique, chantre du multiculturalisme, connaît la consécration en Finlande, dans toute la Scandinavie, et a été la révélation étrangère de la dernière rentrée littéraire en pays francophones. L’Estonie la considère, peu ou prou, comme son ambassadrice culturelle, tandis que la jeunesse pro-Poutine a manifesté contre elle. Son regard engagé sur l’occupation soviétique y est pour beaucoup.

Dans Purge, dont l’action se situe en Estonie en 1992, peu après l’indépendance du pays, elle raconte l’amitié qui se noue entre deux naufragées. L’une d’elles, Zara, est une jeune Russe qui fuit son souteneur. Elle débarque, toute cabossée, dans le jardin de la vieille Aliide, qui hésite à l’héberger, avant de l’écouter et de la protéger. Aliide finira par confier à Zara son propre secret…

Saviano, lui, ne cesse d’écrire pour, dit-il, ne pas se perdre. Des articles, des nouvelles, des reportages. Certains figurent dans La Beauté et l’enfer, sorte de journal de bord, où se mêlent expériences personnelles, histoires du sud de l’Italie et portraits d’hommes et de femmes qui incarnent, aux yeux de l’auteur, des figures de résistance : Miriam Makeba, Anna Politkovskaïa, Lionel Messi… Ces textes ont été écrits dans une dizaine d’habitations différentes, où il n’est jamais resté plus de quelques mois. Quand il trouve un logement, les voisins font pression pour le faire déguerpir. Et ses proches ont dû quitter la Campagnie pour le nord de l’Italie.

Mais cet homme révolté n’a pas capitulé. Il continue à pointer du doigt les agissements de la Camorra et vient de présenter, sur Rai3, chaque lundi de novembre, une émission détonante consacrée aux sujets brûlants qui agitent l’Italie – Mafia, crise des ordures, frasques de Berlusconi… – et à la manipulation de l’info à des fins criminelles. Le prix du Livre européen honore un résistant qui ne tient pas à ce qu’on le réduise au rôle de martyr.

Remis ce 8 décembre au Parlement européen, à Bruxelles, le prix du Livre européen entend promouvoir les valeurs de l’Europe et contribuer à mieux incarner l’Union auprès de ses citoyens. Pour sa 4e édition, il couronne un roman (Purge, éd. Stock) et un essai (La Beauté et l’enfer, éd. Robert Laffont) publiés dans l’un des 27 pays membres de l’UE au cours de l’année écoulée. Sofi Oksanen et Roberto Saviano, les lauréats, ont reçu chacun la somme de 10 000 euros. Le même soir, un hommage a été rendu à Jorge Semprun pour l’ensemble de son £uvre.

OLIVIER ROGEAU

SAVIANO NE CESSE D’ÉCRIRE POUR NE PAS SE PERDRE

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