Sokurov tire son plan

Louis Danvers
Louis Danvers Journaliste cinéma

Le cinéaste russe explore trois siècles d’histoire en un seul plan-séquence sinueux, prenant pour cadre superbe le musée de l’Ermitage. Virtuose !

La caméra explore le temps « , disait le titre d’une vieille émission de la télévision française consacrée à la recréation d’événements historiques. Lorsque Alexandre Sokurov reprend cette idée, c’est on ne peut plus littéralement ! Son Arche russe retrace trois siècles d’histoire, rassemblés dans une suite de tableaux vivants, tous situés dans le cadre superbe et prestigieux du musée de l’Ermitage, à Saint-Pétersbourg, et tous observés par une caméra mobile, passant de pièce en pièce harnachée au corps de l’athlétique opérateur Tillman Buttner, et ce, sans aucune coupure, sans aucun montage. Un plan-séquence unique d’une heure et trente-cinq minutes ! Hitchcock est battu, qui s’était limité à une heure et vingt minutes pour son déjà phénoménal La Corde, réalisé en 1948. Le génial Hitch avait eu l’idée de ce pari formel inédit qui consistait à tourner un long-métrage en un seul plan, sans coupe d’aucune sorte. Il lui avait fallu un peu tricher, les magasins de pellicule étant d’une durée maximale de dix minutes. Le cinéaste avait, dès lors, masqué les coupures obligées entre les huit bobines composant son film en opérant les enchaînements lors de passages derrière un meuble sombre ou derrière le dos d’un personnage en costume noir…

La technologie vidéo digitale, remplaçant la pellicule par de la bande magnétique et permettant de filmer un long-métrage d’une seule traite sans devoir recharger la caméra, offre à Sokurov la possibilité de pousser plus loin le pari formel. C’est en virtuose qu’il a imaginé, dessiné, organisé, meublé, chorégraphié, peuplé, puis filmé l’extraordinaire plan-séquence de son Arche russe. Des mois de répétition furent nécessaires dans le musée de l’Ermitage, dont la surface égale celle de trente plateaux de tournage. Et un petit millier d’acteurs et figurants furent employés au film, avec trois orchestres et sous le contrôle vigilant de pas moins de vingt-deux assistants à la réalisation ! Généralement minimaliste, Sokurov a cette fois pris le parti du spectaculaire et de la magnificence. Le réalisateur de l’admirable Mère et Fils fait preuve d’un rare brio formel dans l’entreprise hautement fascinante qu’est L’Arche russe.

Le propos, globalement très conservateur et nostalgique de la Grande Russie, sera discuté. Mais la forme retient en tout état de cause l’attention, puisque les grands cinéastes stylistes ne courent plus les rues et qu’Alexandre Sokurov est de ceux-là. Dommage que son inspiration se soit égarée ces dernières années dans des régions historico-politiques douteuses, avec des films sur les derniers jours de Hitler ( Moloch) et de Lénine ( Taurus), dont l’intérêt autre que formel ne semblait déjà pas vraiment évident…

Louis Danvers

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