Soif et désir à Taïwan

Louis Danvers
Louis Danvers Journaliste cinéma

Dans La Saveur de la pastèque, le Taïwanais Tsaï Ming-liang filme les corps et le sexe avec audace, poésie, mélancolie et musicalité. Soufflant et attachant !

(1) Un titre français exotique et sensuel qui n’a en fait rien à voir avec le titre original, traduit en anglais par The Wayward Cloud, c’est-à-dire  » le nuage fantasque, ou contraire « …

Sur le lit, une jeune femme couchée, avec entre les jambes, recouvrant son sexe à la fois offert et masqué, la moitié d’une pastèque. Un jeune homme la rejoint, et se met à caresser le fruit, suscitant chez sa partenaire des gémissements de plaisir… Surprenante, intense, cette scène donne le ton très particulier du nouveau film de Tsai Ming-liang. Le cinéaste taïwanais, révélé internationalement en 1994 par Vive l’amour et auteur depuis de perles comme La Rivière, The Hole, Et là-bas quelle heure est-il ? ou encore le récent Goodbye Dragon Inn, s’était jusqu’ici toujours gardé de filmer l’érotisme. Le moins qu’on puisse dire de son nouvel opus, La Saveur de la pastèque (1), est qu’il aborde le sujet de saisissante et passionnante façon. Du plus poétique au plus cru, du mélancolique au grotesque, en passant par ces numéros de comédie musicale décalée que Tsai a souvent aimé placer dans ses films, le sexe y est décliné sous des angles aussi variés que significatifs, ramenant à une vision d’artiste rebelle aux conventions, attentif aux êtres et à leurs émotions.

 » Je n’avais jamais filmé de près les corps, je ne me sentais pas prêt, même si je savais qu’il me faudrait un jour m’y confronter « , explique le cinéaste né à Kuching, en Malaisie, voici quarante-neuf ans. La maturité, tant existentielle qu’artistique, a permis à Tsai de franchir le pas, emmenant avec lui ses acteurs fétiches Lee Kang-sheng et Chen Shiang-Chyi. Il a aussi invité, pour les besoins de la cause, une actrice japonaise de porno, Sumomo Yozakura, dont l’aisance à se dénuder devant l’équipe technique et ses partenaires eut vite fait de décomplexer les uns comme les autres. Le tournage, prenant place essentiellement dans deux appartements voisins du même immeuble, fut une affaire intimiste. Les complicités déjà largement avérées se fondirent en une fusion intellectuelle et physique qui permit à Tsai Ming-liang d’aller au bout de son audacieuse démarche, signant le film à propos de sexe le plus mémorable depuis L’Empire des sens de Nagisa Oshima.

Le cinéma comme une nécessité

Nous sommes donc à Taipei, durant une sécheresse telle qu’on a remplacé l’eau potable par du jus de pastèque. La soif exceptionnelle éprouvée par les gens se fait révélatrice, qui les pousse à  » une prise de conscience, car la soif, comme le désir, répond fondamentalement à un manque, à une absence : on ne distingue l’essentiel que lorsqu’il vient à manquer…  » Le propos de Tsai Ming-liang se développe avec éloquence, mais aussi avec sa part de mystère, dans un film qui a logiquement suscité la controverse à Taïwan. Les prix ramenés du Festival de Berlin témoignant de la valeur artistique d’une £uvre dénoncée comme pornographique par ses détracteurs, le débat se concentra heureusement très vite sur le cinéma, plutôt que sur les bonnes ou mauvaises m£urs. La censure locale ne mutila pas une £uvre qui allait rassembler là-bas plus de spectateurs que les six films précédents du réalisateur !

Heureux de ce succès mais pas dupe pour autant, Tsai en profite pour rappeler que s’il fait du cinéma,  » c’est avant toute chose pour des raisons personnelles, chaque film répondant à une nécessité comme aborder ce qui m’attire, m’inquiète, m’obsède parfois « .  » Mes films et ma vie sont inextricablement liés, et ils le seront toujours « , conclut avec un sourire très zen un des cinéastes les plus originaux et les plus passionnants de son temps.

Louis Danvers

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