Silence, on politise !

Vague de nominations partisanes à la Communauté française : on en parle depuis des semaines. Les langues se délient. Le MR attaque. Que va faire le socialiste Rudy Demotte, nouveau maître des lieux ?

Il plane un parfum désagréable à la Communauté française. Une atmosphère de fin de règne, couronnée par des nominations politiques qui refusent de dire leur nom. Des concours sont organisés à tire-larigot pour muscler le sommet de l’administration. Très bien, a priori. Mais les dés semblent pipés. On chuchote que les candidats des partis au pouvoir – PS et CDH – connaissent à l’avance les questions.  » On  » les prépare, on les coache, on s’assure qu’ils soient dans les conditions du plébiscite gouvernemental.  » Dès que je suis entré dans la pièce, raconte un haut fonctionnaire, j’ai compris que tout le monde n’était pas logé à la même enseigne. Des collègues se sont rués sur les claviers. D’autres, comme moi, se sont regardés la bouche en cul de poule.  » Nommé le 20 mars à la tête du gouvernement de la Communauté française, le socialiste Rudy Demotte osera-t-il ruer dans les brancards ? Demotte a toujours privilégié les compétences aux étiquettes politiques. Là, il hérite d’un cadeau empoisonné. Depuis plusieurs semaines, les couloirs de l’administration bruissent de rumeurs détestables. En haut lieu, le partage des postes à responsabilités aurait déjà été décidé !

C’est que le PS d’Elio Di Rupo joue gros. En quelques mois, il a l’occasion de repeindre en rouge tout le sommet de l’administration francophone ainsi que la diplomatie de la Communauté. Aux élections régionales et communautaires de juin 2009, le Parti socialiste craint de perdre sur deux tableaux : les leviers politiques et le contrôle de l’administration – sa  » chose  » depuis belle lurette. Le CDH de Joëlle Milquet a été écarté du pouvoir de 1999 à 2004. Craint-il à ce point un retour à l’ombre ? Plusieurs témoignages concordants indiquent que les centristes retrouvent leurs anciens réflexes, ceux du PSC. Durant les années 1990, ce dernier avait négocié une grille de répartition d’influences aussi précise que cynique : deux tiers des postes pour le PS, un tiers pour le PSC. Dans toute la Région wallonne et en Communauté française.

Chez les verts, on attend pour voir.  » S’il y a de savants équilibrages, c’est forcément sans nous « , assure un député écologiste. Le MR, lui, est particulièrement remonté. La chef libérale au parlement francophone, Françoise Bertieaux, interpelle le gouvernement à une cadence répétée. Elle remettra le couvert la semaine prochaine, peu convaincue par les réponses évasives de Michel Daerden (PS), ministre en charge de la Fonction publique. La preuve par ce petit bijou de surréalisme entendu lors de la séance parlementaire du 26 février dernier.  » Six administrateurs généraux doivent être nommés et je suis en mesure de dire que nous sommes au terme de la sélection « , s’exclame Daerden. Avant de ravaler sa salive cinq minutes plus tard, en pleine contradiction :  » La procédure vient d’être lancée…  » La  » procédure  » démarre, mais les heureux élus sont connus à l’avance, comme l’a indiqué Le Soir ?  » Les belles promesses de début de législature sont enterrées, commente Françoise Bertieaux. Le ministre de l’époque, Claude Eerdekens (PS), avait annoncé la création d’une cellule de gestion des compétences, l’évaluation systématique des agents, la limitation du nombre de fonctionnaires contractuels et l’objectivation des recrutements. Rien de tout ça. Avant même le concours de sélection, le PS s’octroie le poste de secrétaire général de la Communauté française, vacant suite au décès d’Henri Ingberg : qui peut espérer battre Frédéric Delcor, bras droit d’Elio Di Rupo ? Le CDH reçoit en échange les commandes de l’ONE (Office de la naissance et de l’enfance). Et la même mascarade précède le mouvement diplomatique de l’été. Le PS a marqué sa préférence pour Paris et choisi Jean-Pol Baras, secrétaire général du parti. Le CDH reçoit dès lors Kinshasa, cadeau de bienvenue attribué à la journaliste Kathryn Brahy, une amie de Joëlle Milquet.  »

Pareille hypocrisie provoque démotivation et frustrations. Les candidats évincés maudissent les  » parachutés « , avec lesquels il faudra pourtant composer, et les règles du jeu qui changent au gré des saisons : de 2004 à 2006, plusieurs fonctionnaires généraux ont gracieusement exercé – ad interim – une fonction répondant à un grade supérieur ; ils risquent d’être rétrogradés sans autre forme de politesse pour laisser la place aux favoris du pouvoir. S’agit-il d’enrichir la fonction publique avec des candidats d’ouverture ? OK. Mais le décret en vigueur ouvre un boulevard aux membres des cabinets ministériels, privilégiés par rapport à des professeurs d’université et à des personnalités issues du secteur privé, par exemple. Veut-on choisir le meilleur candidat, présélectionné suite à des concours soi-disant objectifs ? D’accord. Mais pourquoi le gouvernement a-t-il tout le loisir de choisir  » son  » candidat parmi une liste de trois, non classés ? Pourquoi le n° 1 ne gagne- t-il pas d’office ? Où est la logique ?

 » Quels qu’ils soient, les leaders politiques francophones ont cinquante ans de retard sur les idées en vigueur ailleurs. Ils considèrent les administrations comme des succursales de partis politiques, estime Michel Legrand, président du Gerfa (Groupe d’étude et de réforme de la fonction administrative). Les concours font office de paravents. Ils n’empêchent pas que les recrutements restent très subjectifs. Bref, les affaires des dernières années n’ont pas provoqué d’électrochoc salutaire…  » l

Philippe Engels

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