Sharon place ses pions

Liquider une centaine de  » terroristes  » et installer un homme de confiance à la tête de la bande de Gaza : voici comment Israël prépare l’avenir à court terme

De notre correspondant à Tel-Aviv

Selon les sondages publiés le mercredi 21 avril par les principaux quotidiens israéliens, 47 % des militants du Likoud soutiennent le  » plan de séparation unilatérale  » d’Ariel Sharon, comprenant l’évacuation des colonies de la bande de Gaza et moyennant le renforcement de 5 grands blocs d’implantations israéliennes en Cisjordanie, 13 % hésitent, et 40 % y sont opposés. Ces chiffres étant constants, les éditorialistes estiment que le chef du gouvernement de l’Etat hébreu remportera le référendum organisé le 2 mai prochain au sein de sa formation et que le plan sera appliqué comme prévu. Les commentateurs sont d’autant plus confiants que l' » Avoda « , le parti travailliste de Shimon Peres, se prépare à entrer dans la majorité pour remplacer, le cas échéant, les petites formations d’extrême droite qui menacent de passer à l’opposition. De plus, le  » Yahad « , le nouveau parti de gauche dirigé par la  » colombe  » Yossi Beilin, soutiendra Sharon de l’extérieur et lui apportera ses voix lorsque le  » plan de séparation  » sera examiné par la Knesset, le parlement israélien.

D’ici là, on peut cependant s’attendre à de nouvelles flambées de violence dans les territoires occupés, car Sharon a ordonné à l’armée de  » nettoyer le terrain  » avant d’évacuer Gaza. Ce qui signifie que les assassinats ciblés du cheikh Ahmed Yassine (le leader spirituel du Hamas pulvérisé par des roquettes israéliennes le 22 mars) et du doctor Abdelaziz Al Rantissi (son successeur abattu dans les mêmes conditions le 17 avril) seront suivis par d’autres liquidations.

Table rase

En fait, lorsqu’il a décidé que l’Etat hébreu se désengagerait de cette zone après l’avoir occupée durant trente-sept ans, le Premier ministre a transmis au chef de l’état-major général son souhait de  » ne pas voir Tsahal se retirer de là-bas avec la queue entre les jambes comme elle l’a fait du Liban « . Il a également demandé au Shabak (la Sûreté générale israélienne) et à l’Aman (les Renseignements militaires) de réactualiser leur banque de données sur les  » candidats à la liquidation « .  » La liste est longue « , a-t-il proclamé dans un discours prononcé mardi à Ashdod (sud de Tel-Aviv). Evoquant le sort réservé à Yassine et à Rantissi, il a également affirmé qu' » Israël leur a prouvé qu’il ne pliera pas sous la pression de la terreur « . Et d’ajouter :  » Dorénavant, les terroristes et leurs complices vivront en se cachant jusqu’à ce que nous les trouvions et que nous les éliminions.  »

L’entourage de Sharon et celui de son ministre de la Défense Chaoul Mofhaz ne cachent pas que tous les dirigeants du Hamas encore en vie, tels Mahmoud Al Zahar, Ismaïl Anyeh et le chef de la branche militaire du mouvement, Mohamed Deif, figurent en tête de la liste des futurs assassinats ciblés. Ils s’y trouvent en compagnie des responsables du Jihad islamique, de ceux des  » Comités populaires  » (des groupes armés fort actifs dans le sud de la bande de Gaza, où Tsahal mène quotidiennement des opérations de représailles), ainsi que des Brigades des martyrs d’al-Aqsa. Selon les chroniqueurs militaires israéliens, une trentaine de  » terroristes  » ou présumés tels devraient donc être  » liquidés  » avant la fin de l’occupation israélienne de la bande de Gaza, prévue en 2005.

Cette politique de la table rase vise à empêcher le Hamas et les milices autonomes û devenues incontrôlables û de prendre le contrôle de ce territoire lorsque Tsahal s’en sera retiré. En effet, à tort ou à raison, les analystes de l’Aman estiment que l’Autorité palestinienne (AP) ne sera pas capable de restaurer son pouvoir sur Gaza après le départ des Israéliens. A leurs yeux, la bande pourrait donc se transformer en une république islamique ou en une  » zone de non-droit abritant des terroristes d’Al Qaida « .

Le Hamas désorganisé

L’Etat hébreu veut circonvenir le danger et permettre à des personnalités modérées de s’installer aux rênes du pouvoir. Cela, afin de constituer une direction palestinienne alternative avec laquelle il sera possible de discuter ensuite. A ce propos, Sharon et son ministre des Affaires étrangères, Silvan Shalom, placent beaucoup d’espoirs dans l’ex- patron du Service palestinien de sécurité préventive (SPSP) Mohamed Dahlan, un pragmatique parlant parfaitement l’hébreu et qui n’a, de surcroît, jamais caché son opposition à la poursuite de l’Intifada armée. Certes, Dahlan est un cadre du Fatah et il a fait partie du gouvernement d’Abou Mazen, un cabinet éphémère (quatre mois) dans lequel il ne s’est d’ailleurs pas distingué par des prises de position dignes d’intérêt. Mais, aux yeux des Israéliens, il présente le grand avantage de dénoncer publiquement l’  » autoritarisme  » d’Arafat ainsi que  » son refus de toute réforme « .

Partageant sa vie entre la bande de Gaza, où il contrôle le SPSP par l’intermédiaire de ses amis politiques, et Londres, où il possède une résidence, Dahlan se tient ouvertement en réserve de l’AP. Il ne cache pas ses ambitions politiques et moins encore son intention de présenter sa candidature à la présidence de l’AP lorsque des élections y seront organisées.

Paradoxalement, au début de l’Intifada, Dahlan était encore en fonction à la tête du SPSP de la bande de Gaza et certains de ses hommes ont participé aux premières attaques anti-israéliennes. En représailles, le quartier général du SPSP a d’ailleurs été bombardé et rasé. A l’époque, alimentés par des informations en provenance du Shabak, les quotidiens populaires de l’Etat hébreu se déchaînaient sur Dahlan en le présentant comme un  » corrompu  » dirigeant des réseaux de collecte illégale de taxes et contrôlant des filières d’importation de produits pétroliers.

Tout cela est désormais oublié puisque les dirigeants israéliens estiment que Dahlan représente l’avenir des Palestiniens. Comparaissant mardi devant la toute-puissante commission de la Défense de la Knesset, le major général Aharon Zeevi Farkach, le chef de l’Aman, a révélé que l’ex-patron du SPSP mène des négociations secrètes avec les factions palestiniennes opérant dans la bande de Gaza ainsi qu’avec l’Egypte et avec Arafat, afin de prendre le contrôle de la zone après le départ de Tsahal. Le chef de l’Aman s’est montré d’autant plus optimiste que, selon lui, le Hamas se trouve en état de grande faiblesse. Outre la désorganisation de ses réseaux causée par les  » opérations de nettoyage antiterroriste  » d’Israël et par l’assèchement de certaines de ses sources de financement, le mouvement ne disposerait plus d’une direction effective depuis l’assassinat de ses deux principaux leaders. Quant aux autres, ils se terrent. Certains d’entre eux ont demandé une aide urgente à leurs contacts à l’étranger û en Syrie, au Liban et en Iran û mais ils ne l’auraient pas encore obtenue.

Cependant, beaucoup d’événements peuvent encore se produire avant la fin officielle de l’occupation israélienne de la bande de Gaza. Car le  » Yecha  » (le lobby des colons) fourbit ses armes pour tenter d’empêcher le démantèlement de ses implantations. Ses militants les plus extrémistes ont d’ailleurs commencé à s’installer à Gouch Katif (le bloc de colonies le plus important de Gaza), avec l’ambition de le  » transformer en un nouveau Massada « , par référence aux membres de la secte juive des zélotes qui s’étaient suicidés dans cette forteresse assiégée par les légions romaines.

L’avenir de Sharon toujours incertain

De plus, le doute continue de planer sur l’avenir politique de Sharon, dont le nom et ceux de ses fils Gilad et Omri sont cités dans trois enquêtes judiciaires relatives à des pots-de-vin. Mardi, le parquet israélien a d’ailleurs requis l’arrestation de Gilad Sharon parce qu’il aurait tenté de mettre des bâtons dans les roues des enquêteurs en détruisant des preuves. Une décision judiciaire relative à son placement en détention sera rendue le 12 mai. Quelques jours plus tard, le conseiller juridique du gouvernement (qui est également le plus haut magistrat du pays) décidera de répondre favorablement ou non à la demande du parquet général israélien d’inculper le Premier ministre pour corruption. Si la réponse est positive, Sharon serait moralement obligé de démissionner sur-le-champ et son  » plan de désengagement unilatéral  » ne serait pas appliqué.

Serge Dumont

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