Sharon La métamorphose inachevée

Baroudeur audacieux, combattant implacable, héros des colons, le  » lion  » d’Israël aura accompli au soir de sa vie un courageux virage politique. Guidé par une seule obsession : la pérennité de l’Etat hébreu

Pour un temps ou à jamais, le vieux guerrier a déposé les armes. Terrassé par une hémorragie cérébrale, et non pas atteint par les balles d’un tueur palestinien ou d’un colon fanatique. A l’heure où tant d’Israéliens désemparés prient jour et nuit pour le salut d’Ariel Sharon, une poignée d’exaltés, Arabes comme Juifs, glorifient le  » châtiment divin  » infligé au centurion massif qui incarne à leurs yeux le Mal absolu. Ainsi, comme Itzhak Rabin, assassiné voilà dix ans,  » Arik « , sioniste laïque, aura soudé ceux que fourvoie le besoin d’ennemi et qu’effraient les promesses de la paix, fût-elle aléatoire et inéquitable. Ultime paradoxe du parcours déroutant d’un homme tour à tour craint, méprisé, honni et vénéré. Si la mort devait avoir raison de lui, Sharon emporterait dans la tombe comme tout homme sa part de mystère : quel astre l’a guidé, quel fil rouge unit le fils de paysan biélorusses bagarreur, le jeune officier audacieux, rebelle et impitoyable, le politicien cynique, le champion de la colonisation à marche forcée, l’ordonnateur entêté du retrait de la bande de Gaza et le patriarche goguenard si populaire au soir de sa vie ?

Il y a bien sûr cet attachement charnel à la terre d’Israël, aux collines et aux arbres (lire page 51 le récit d’Alain Louyot). Il y a surtout la volonté de garantir, par tous les moyens, la pérennité en milieu hostile du  » foyer national juif  » et de lui léguer des frontières inviolables.  » Que serons-nous dans trente ans, dans trois cents ans, dans trois mille ans ? Voilà mon obsession « , confiait volontiers  » le Bulldozer « . Au fil des décennies, le superfaucon s’est limé les serres. Le dessein n’a pas varié d’un iota. En revanche, les moyens de l’accomplir ont, aux yeux de Sharon, évolué. Et tant pis si ses disciples voient dans ces replis tactiques autant de reniements. La concession territoriale, hier jugée suicidaire, peut devenir inévitable. Surtout quand, démographie aidant, le statu quo mine, à l’horizon 2015, l’identité juive de l’Etat hébreu. Et à condition que le voisin arabe, traité en adversaire ou en ennemi, jamais en partenaire, mesure à tout instant la suprématie militaire de l’Etat hébreu.

Chez Sharon, le culte de la force vient de loin. D’une enfance virile et périlleuse. Le petit Ariel Scheinerman voit le jour en février 1928 à Kfar Malal, un moshav – communauté coopérative agricole – de la vallée du Sharon, au nord de Tel-Aviv, enclave pionnière entourée de villages arabes. A la maison, une bicoque de bois et de torchis, l’insouciance n’a pas cours. Venu de Biélorussie en 1922, Shmuel, le père, est un sioniste fervent, têtu comme une bourrique et vindicatif. Féru d’agronomie, il se lance dans la culture de l’avocat, alors méconnu. Ce qui déconcerte ses voisins, déjà irrités par les outrances droitières et les lubies du misanthrope : lui seul clôture ses champs et refuse de céder la moindre parcelle aux nouveaux venus. Tout juste adolescent, Ariel prend part aux patrouilles nocturnes, armé d’un gourdin et d’un poignard caucasien, présent paternel. C’est d’ailleurs au jeune sabra – natif de la Terre promise – qu’échoit l’honneur de planquer à l’étable le tromblon familial quand les soldats britanniques, gardes-chiourme de la Palestine mandataire, pointent le nez. Arik doit à papa Shmuel ses élans pionniers ; bien plus qu’à sa mère, Vera, qui a délaissé à contrec£ur ses études de médecine pour rejoindre son époux. L’héritier rejoint, dès ses 14 ans, les rangs d’une milice paramilitaire, puis rallie la Haganah, armée clandestine des juifs de Palestine et fer de lance de la guerre d’indépendance. Il aura tôt fait de montrer sa bravoure au feu, et d’en payer le prix. Grièvement touché à l’estomac et à une cuisse lors de la bataille de Latroun, en 1948, le commandant en herbe, laissé pour mort, s’en sort par miracle. Après avoir, tenaillé par la soif, lapé le sang mêlé de boue de ses compagnons d’infortune.

Coups d’éclat, coups de tête, coups tordus : pour Arik, la cause justifie tout. A commencer par le bluff et le mensonge. Très tôt épargné par le doute, il brave les ordres et suit son instinct, même quand celui-ci l’égare. En 1953, son  » commando 101 « , unité d’élite redoutée pour ses raids de représailles, piège à l’explosif 45 maisons du village jordanien de Kibiya, au lendemain d’un attentat à la grenade meurtrier. On exhumera des décombres 69 cadavres, pour moitié de femmes, d’enfants et de vieillards. Cette sanglante bavure vaudra à Israël sa première condamnation au Conseil de sécurité des Nations unies. Impulsif, le  » guerrier  » – ainsi a-t-il intitulé son autobiographie – envoie parfois ses hommes au casse-pipe. En 1956, il dépêche sa brigade parachutiste dans le défilé de Mitla, la livrant à l’embuscade tendue par les Egyptiens. C’est Roncevaux dans le Sinaï : 36 morts, une centaine de blessés. Fureur du chef d’état-major, Moshe Dayan. Sharon échappe de peu à la cour martiale, mais pas au réquisitoire d’un quatuor d’officiers rescapés, qui l’accusent de sacrifier la troupe à sa légende naissante.

En 1973, lors de la guerre du Kippour, le prétorien obstiné récidive. Certes, ses tanks franchissent, sans attendre les ponts flottants promis, le canal de Suez. Certes, l’offensive blindée disloque la 3e armée d’Egypte et inverse le cours d’un conflit mal engagé. Mais, là encore, Arik s’aliène le clan des généraux, exaspérés par son égocentrisme. Entre-temps, il aura alterné le meilleur et le pire. Le meilleur quand, au plus fort de la guerre des Six-Jours, il orchestre avec une maestria époustouflante un assaut combiné de l’infanterie, des chars et des troupes héliportées sur Abu Agheila. Le pire lorsque, à l’orée des années 1970, il régente férocement la bande de Gaza, étroite bande de terre et de sable qu’ensanglante une vague d’attentats meurtriers. S’il prétend séparer, dans les rangs palestiniens, le bon grain de l’ivraie, Sharon cogne sans discernement. Quand un gamin balance deux pierres sur une Jeep, il arrive qu’on châtie pour l’exemple le père ou le frère aîné, lâché sur l’autre rive du Jourdain avec une gourde d’eau, un bout de pain, un dinar et un drapeau blanc. On bannit, on interne, on rase les maisons des suspects. Les pairs et les chefs d’Arik – tous des jaloux à l’en croire – contestent les mérites du franc-tireur et freinent son avancement.

Jamais le général Sharon n’accédera au rang de chef d’état-major. Il en conçoit une amertume que rien n’adoucira. Pas même l’octroi, en 1981, du maroquin de la Défense par un Begin méfiant et fasciné. Une péripétie intime lie les deux hommes : sage-femme à ses heures, la grand-mère de Sharon veilla en 1913 sur la naissance de Menahem. Mais un autre épisode, fracassant celui-là, les éloignera l’un de l’autre. Manipulateur hors pair, le faucon galonné  » vend  » en 1982 au cabinet Begin une incursion de quarante-huit heures sur 40 kilomètres au Sud-Liban, histoire de refouler loin de la frontière les fedayins de Yasser Arafat.  » En fait, raconte Uzi Benziman, auteur d’une bio incisive du baroudeur, il avait tout planifié : foncer jusqu’à Beyrouth pour y installer un régime docile, pulvériser l’OLP et, si possible, chasser les Palestiniens vers la Jordanie.  » La campagne devait durer deux jours. Tsahal ne s’arrachera du bourbier libanais que dix-huit ans plus tard, sur ordre du travailliste Ehud Barak. L’alibi de l’invasion du pays du Cèdre était lui aussi fictif : à l’heure de plaider, Sharon savait que la tentative de meurtre de l’ambassadeur d’Israël à Londres était l’£uvre des porte-flingues d’Abou Nidal, et non de ceux d’Arafat.

L’aventure beyrouthine vaudra aussi à Arik un sceau d’infamie – injuste à ses yeux – qu’il s’échinera à effacer jusqu’à son dernier souffle : les carnages de Sabra et Chatila, épilogue atroce de l’opération  » Paix en Galilée « . Le 14 septembre 1982, son protégé Bachir Gemayel, chrétien à peine élu à la présidence libanaise, périt dans un attentat. Deux jours plus tard, les miliciens phalangistes, ivres de rage, investissent deux des camps de la banlieue sud de Beyrouth, où s’entassent les réfugiés palestiniens. Et dont le corps expéditionnaire israélien contrôle les accès. En trente heures, de 800 à 1 500 civils, hommes, femmes, enfants et vieillards sont massacrés. Avec l’aval tacite de Tsahal. Une commission d’enquête israélienne dénonce la  » responsabilité indirecte « , mais  » personnelle  » d’Ariel Sharon. Lequel doit renoncer, la mort dans l’âme, à son portefeuille de la Défense.

Un mea culpa ? Jamais. Au mieux, cette  » terrible tragédie  » lui inspire des regrets. Le plus souvent, il n’a  » rien à voir  » avec la tuerie perpétrée  » par des Arabes chrétiens aux dépens d’Arabes musulmans « . Pour laver son honneur terni, le général déchu récuse sans relâche le verdict, jusque devant les tribunaux. Fin 1984, il bivouaque deux mois durant dans un prétoire new- yorkais, pour un procès en diffamation intenté au magazine Time. C’est ainsi : mort ou vif, Ariel Sharon reste aux yeux des Arabes le  » boucher  » de Sabra et de Chatila, le chef de chantier d’un  » mur de la honte  » – la  » barrière de sécurité « , vu d’Israël – dont le tracé avale Jérusalem-Est et trois blocs de colonies juives, annexant selon les sources de 10 à 14,5 % de la Cisjordanie, le faucon qui, avec d’autres, a méthodiquement corseté les enclaves palestiniennes dans un réseau de routes et de colonies,  » légales  » ou  » sauvages « . Mais Sharon est aussi celui qui, faute de l’expulser ou de l’envoyer ad patres, condamna Yasser Arafat à finir ses jours dans les ruines de la Mouqataa, à Ramallah, piteux réduit à la merci des canons de Tsahal, dont le raïs au keffieh ne s’échappera que pour s’éteindre, près de Paris, en novembre 2004. Il est encore le commanditaire des meurtres plus ou moins  » ciblés  » de chefs terroristes, d’artificiers ou de leaders radicaux palestiniens, tel le cheikh Ahmed Yassine, guide spirituel du Mouvement de la résistance islamique (Hamas),  » liquidé  » en mars 2004.

Il reste, enfin, le provocateur, le boutefeu. Celui dont la virée à grand spectacle, le 28 septembre 2000, sur l’esplanade des Mosquées de Jérusalem – le mont du Temple, pour les juifs – déclencha l’Intifada d’Al-Aqsa.  » Prétexte à un soulèvement armé prémédité « , objecte-t-il alors. Au mieux, ce stratège étoilé à la grâce de sumotori ne pouvait ignorer l’impact de son escapade. Sharon n’a jamais masqué le mépris vigilant que lui inspirait Arafat. Il se vantait de n’avoir jamais serré la main de ce  » Ben Laden « , de cet  » assassin « , quitte à dépêcher auprès de lui, en cas d’urgence, son fils aîné, Omri. A ses yeux, Abou Ammar était le fils le plus retors de cet  » empire du mensonge  » qu’est le Proche-Orient, où  » les mots et les serments ne valent rien « , et où l’on n’entend que le langage de la force.

Jusqu’au bout, les injonctions maternelles résonnèrent en lui. Voilà un quart de siècle, quand le soir venu il appelait du Caire sa vieille mère pour s’enquérir de sa santé et prendre des nouvelles de son cher et vaste ranch des Shikmim (Sycomores), au nord du désert du Néguev, Vera Scheinerman ne manquait jamais de l’admonester :  » Tu es encore chez les Arabes, mon fils ? Surtout, méfie-toi d’eux. Ne crois jamais rien de ce qu’ils te disent !  » Message reçu, maman. Pour Arik, il s’agit moins de vivre avec les Arabes que de vivre au milieu d’eux, à côté d’eux, malgré eux. Voilà pourquoi la paix selon Sharon s’impose et ne se négocie pas. Le retrait de Gaza ? Unilatéral. Le dessin de la future frontière ? Tout autant. S’il estimait son vieux complice Shimon Peres, Sharon moquait volontiers l’angélisme du Prix Nobel de la paix.

L’âge venant, Sharon le flibustier avait appris à cultiver l’art du flou. L’interrogeait-on sur les contours d’un hypothétique Etat palestinien ou le devenir des colonies, il livrait une réponse évasive, calibrée en fonction de l’interlocuteur. On l’entendit évoquer  » l’occupation  » – kiboush, en hébreu – concept inédit dans son lexique, avant de se raviser. Parler peu. Surtout, ne pas se lier les mains. S’affranchir de ces programmes et de ces appareils partisans qui vous menottent. S’en tenir, à la Knesset comme sur le front, à l’axiome enseigné jadis aux élèves paras : garder l’initiative ou la reprendre au besoin. Surprendre et, si nécessaire, défier les siens. C’est avec un plaisir à peine masqué qu’il plaidait le  » désengagement  » de Gaza devant le comité central du Likoud (droite nationaliste), hostile et frondeur. Les huées et les lazzis dopaient cet as de l’adversité, conscient d’entraîner dans son sillage, au-delà des allégeances partisanes, une majorité silencieuse désormais orpheline. Les menaces et les injures troublaient à peine l’ancien gourou du Grand Israël, le héros dont le prénom fut donné à tant de fils, relégué par ses zélotes d’hier au rang de  » traître  » et de  » dictateur « .

L’homme a le cuir tanné. Jadis avocat, auprès d’un Begin indécis, de la paix avec l’Egypte, Sharon démantèle à la hussarde, au lendemain de Camp David, les colonies juives du Sinaï, dont il fut le parrain empressé. L’évacuation manu militari de celle de Yamit, en 1982, laissera des traces. De même, Sharon engagea son dernier pari avec un soulagement évident : lâcher ce Likoud dont il fut l’un des fondateurs pour créer ex nihilo Kadima (En avant).

En avant, mais vers quoi ? Mystère. Il est facile de rédiger le testament politique d’Arik. De décrypter ses silences et ses louvoiements. Une certitude : tout en admettant qu’il faudrait renoncer à d’autres arpents de l’Israël biblique, notamment en  » Judée-Samarie  » (Cisjordanie), le guerrier envisageait au mieux l’émergence d’une entité palestinienne à souveraineté limitée.

En avantà Sharon aurait fort bien pu baptiser sa créature  » Suivez-moi « . Parti d’un seul homme, sans programme ni appareil, Kadima n’est pas le mouvement d’un homme seul. Pour preuve, la cohorte des ralliés, emmenés par Shimon Peres et une quinzaine de députés likoudniks. Reste que le troupeau disparate n’a plus de berger. On sentait venir l’ultime coup de poker du prétorien. Epouvantail des pacifistes, Sharon n’a pas toujours campé à droite. Compagnon de route des travaillistes, nostalgique de l’idéal pionnier des pères fondateurs, le jeune Ariel avait déjà rompu avec le Likoud voilà trente ans, le temps de lancer son propre parti, Shlomzion (la Paix de Sion), dont l’écrivain de gauche Amos Kenan rédigea la plate-forme. Fiasco électoral ? Qu’importe, les deux sièges arrachés lors des législatives de 1977 lui suffisent à monnayer auprès de Begin le portefeuille de l’Agriculture. Donc des colonies.

Il en va des joutes politiques comme de l’art militaire : quand le combat est juste, tout devient licite. Y compris la corruption. Si elles n’ont jamais entravé sa carrière ni vraiment terni son aura, plusieurs affaires de trafic d’influence flottent sur la tribu Sharon. La veille du transfert à l’hôpital Hadassah, la police annonçait détenir de nouveaux indices des largesses illégales – 3 millions de dollars – prodiguées par un milliardaire autrichien, au temps où Arik bataillait âprement pour le leadership du Likoud.  » Sur lui, tout glisse « , s’irrite un rival. De quoi enrichir, avec  » Papy Teflon « , l’inépuisable catalogue des sobriquets.

En privé, Arik la terreur ne manquait ni de chaleur ni d’humour. Il ira jusqu’à  » retourner  » Avi Mograbi, cinéaste gauchisant désarmé par son charme. Et qui racontera cette volte-face dans un film narquois : Comment j’ai appris à ne plus craindre et à aimer Arik Sharon. Rares furent les visiteurs hermétiques à la bienveillance du ranchero du Néguev. C’est dans sa ferme des Sycomores, dit-on, qu’en décembre 2003, entouré de ses seuls intimes, il trancha en faveur du hitnatkut, le retrait de Gaza. Faute de mieux, le faucon assagi aura au moins, au crépuscule d’une vie d’orages et de fracas, fait la paix avec lui-même.

Vincent Hugeux

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