Seuls au monde

Christophe Ruggia signe avec Les Diables un film à la fois superbe et terrible sur l’enfance perdue et l’incommunicabilité

Les fugues, Joseph et Chloé en ont fait plusieurs déjà. Frère et soeur d’une douzaine d’années, ils ont étés abandonnés à leur naissance, puis séparés, Chloé développant des symptômes d’autisme. Joseph n’a jamais supporté l’éloignement de sa soeur, et s’est plusieurs fois enfui pour la retrouver. Famille d’accueil et institutions n’ont pas pu retenir ce gamin têtu, convaincu d’être seul à pouvoir aider Chloé, laquelle ne parle pas et refuse tout contact physique. A partir des dessins de la gamine, qui reproduit toujours la même image d’une maison, Joseph s’est mis à nourrir un grand projet: partir ensemble à la recherche de la maison de leurs parents, que le rêve récurrent de Chloé permettra de retrouver. Là, elle pourra guérir, et ils pourront enfin communiquer, se toucher, jouer ensemble…

Ils ont donc, une fois de plus, fugué. Recherchés par la police, ils marchent sans relâche, dérobant çà et là quelque nourriture, dormant à la belle étoile. Joseph veille sur Chloé, qui a emporté un sac rempli de morceaux de mosaïque avec lesquels, à chaque étape du voyage, elle reconstitue l’image de la fameuse maison. Le périple des enfants connaîtra de nombreux rebondissements. Ils seront pris, s’évaderont, puis seront repris encore, rencontrant des adultes souvent bien intentionnés, mais impuissants à calmer l’irréductible révolte d’un Joseph trop meurtri par le sort d’une soeur qu’il aime d’autant plus follement qu’elle ne peut répondre, fermée de l’intérieur par l’autisme. Il n’est même pas sûr que la soudaine réapparition d’une mère porteuse de regrets et de révélations puisse arranger quelque chose et prévenir la tragédie qui se devine au terme de la cavale insensée des deux enfants perdus…

Enfance en danger

Christophe Ruggia s’était révélé voici quelques années avec un remarquable premier film, qui prenait déjà l’enfance pour thème privilégié: Le Gone du Chaâba. Le jeune cinéaste français s’est inspiré pour Les Diables de ses propres souvenirs, des histoires racontées par des copains, sortis de l’Assistance publique, et avec lesquels il partagea un foyer pour jeunes travailleurs alors qu’il avait 18 ans. Il a éprouvé l’envie de raconter dans une fiction la violence de ces enfances brisées, tout en témoignant de ses propres blessures, le frère mort quand lui-même n’avait que six ans et demi, les pérégrinations familiales, l’absence de racines. Ruggia a intitulé son film Les Diables pour stigmatiser le regard incompréhensif, effrayé, que tant d’adultes portent sur une jeunesse affublée d’appellations comme « les sauvageons », « les délinquants ». Derrière toute révolte et toute violence, il y a presque toujours une histoire individuelle qui ne peut se résumer aux circonstances sociales, pense le réalisateur qui joue à fond dans son film la carte de la subjectivité. Entre réalisme et onirisme, c’est en images intenses et habitées, d’autant plus terribles qu’elles sont le plus souvent superbes, qu’il nous conte les mésaventures de Joseph et Chloé, idéalement campés par Vincent Rottiers et Adèle Haenel.

Les premiers plans du film sont accompagnés d’une musique délicate, empruntée au chef-d’oeuvre de Charles Laughton La Nuit du chasseur. Deux enfants fuyaient, dans ce sommet du film « noir », un pasteur dévoyé incarnant le Mal. Personne n’incarne ce dernier dans Les Diables, mais tous les indices conduisent à l’absence de communication, à l’absence de l’amour et des gestes d’amour, de ces mots et de ces gestes qui aident à grandir mais dont Joseph et Chloé ont étés privés. Avec son film bouleversant et utilement provocant, bousculant idées reçues et réponses faciles, Christophe Ruggia lance comme un avertissement déchirant, fulgurant. Une incitation à vibrer, mais aussi et surtout à réfléchir.

Louis Danvers

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