Sept ans pour rien?

Même si le gouvernement fédéral continue à limiter le nombre de médecins et de dentistes, la Communauté française abandonne le « filtrage » des candidats. Au moins, jusqu’à la rentrée prochaine

Valérie (23 ans) veut garder le moral. Pourtant, elle n’est pas assurée, même si elle réussit sa 3e licence en dentisterie (5 ans d’études) en juin prochain, d’obtenir le fameux numéro délivré par l’Inami (Institut national de maladie-invalidité) qui devrait lui permettre d’ouvrir un cabinet et d’assurer un remboursement au moins partiel des soins à ses patients. Fille d’un médecin et d’une infirmière, Valérie n’avait pas hésité, en 1997, à s’inscrire en 1re dentisterie, malgré l’introduction d’un numerus clausus. « Mais, à la fin du secondaire, je n’ai pas compris tout de suite que je devrais étudier sérieusement. » Valérie a donc eu une seconde session en 1re, puis bissé sa 2e à la suite d’une dépression. « On est désormais classés en fonction de nos résultats aux examens et aux travaux pratiques. Conséquence: aux cours, l’ambiance est exécrable. C’est la compétition. Pas question de prêter des notes de cours en cas d’absence.  » En raison du filtrage, seuls les 22 meilleurs étudiants en fin de candidature à l’ULB étaient autorisés à accéder aux licences. « J’étais 23e. Je devais me réorienter en sciences biomédicales. Cela ne me plaisait pas. » Soutenue par la Fédération des étudiants francophones (FEF), Valérie a alors entamé une action en justice contre le filtre. Le Conseil d’Etat a obligé l’université à l’inscrire en licence. Mais la question n’a pas été tranchée sur le fond. « Actuellement, nous sommes 33 en dernière licence. Mais 22 seulement obtiendront un numéro Inami. » Valérie, qui a décroché une grande distinction l’an dernier, a été rejointe par des étudiants qui avaient entamé leur cursus avant l’introduction du numerus clausus.

C’est le cas de ce jeune de 2e doctorat médecine (7 années d’études au total) qui écrit à son doyende faculté: « Je ne vous cache pas ma colère et ma très grande peur (…). Je ne fais pas partie du numerus clausus mais de l’ancien système (…). Mais la vie a voulu que je ne fasse pas mes études en sept ans, est-il normal que j’en paie les pots cassés? » Cet étudiant boursier dont la commission médicale a reconnu la maladie dont il a souffert de 1998 à 2001 étudie la médecine depuis… neuf ans. Va-t-il apprendre en fin de doctorat que c’était en vain? Et seront-ils à l’avenir de plus en plus nombreux dans ce cas? Cette semaine, le parlement de la Communauté française a en effet supprimé, dans les universités francophones, le filtrage, en fin de candidatures, des étudiants en médecine et en dentisterie. Sans que le ministre fédéral de la Santé publique, Jef Tavernier (Agalev), ait pour autant abrogé le numerus clausus en fin de parcours. Effet pervers de la décision de la Communauté: elle pourrait susciter un nouvel engouement pour des études aux débouchés professionnels strictement limités.

Françoise Dupuis (PS), ministre de l’Enseignement supérieur, est à l’origine du décret qui supprime le filtrage. Convaincue que les médecins ont désormais mauvaise presse, elle dit vouloir lutter contre la pénurie, qui existe déjà dans certaines spécialités (anesthésie, ophtalmologie, pédopsychiatrie, etc.). Elle reproche au filtre d’être compliqué, juridiquement et humainement contestable, alors que seuls quelques candidats sont en surnombre, voire pas du tout, selon les années. La ministre veut donc revenir au système antérieur, quand les universités orientaient elles-mêmes les étudiants vers les différentes spécialités. Elle a rapidement obtenu le soutien de son gouvernement. Ce mercredi 19 février, son décret n’a toutefois été voté au parlement de la Communauté française que grâce à un amendement, prévoyant la suspension éventuelle du filtrage… dès septembre prochain!

Les recteurs ont donc été entendus: « Inadmissible, sinon immoral », avaient-ils estimé, la semaine dernière, dans un communiqué du Ciuf (Conseil interuniversitaire de la Communauté française). « C’est vrai qu’autrefois les doyens des facultés de médecine sélectionnaient les jeunes en fonction des places de stage disponibles dans les diverses spécialités, explique Marcel Crochet, recteur de l’UCL et président du Ciuf. Quand il n’en y avait plus, les étudiants restants se dirigeaient vers la médecine générale. Mais ce n’est plus possible, parce que les généralistes font désormais aussi l’objet d’un quota. » Les doyens avaient aussi brandi le spectre d’une arrivée massive de candidats flamands ou étrangers, refoulés chez eux en raison d’un examen d’entrée. « Comme cela se passe actuellement en médecine vétérinaire, avec toutes les conséquences que cet afflux de Français suppose en matière de qualité de l’enseignement », soupire le Dr Elie Cogan, professeur à l’ULB.

Cela ne signifie pas pour autant que les universités sont favorables au contingentement des praticiens. Il n’y a en effet plus de consensus sur la pléthore médicale. Quand, dans les années 1980, les médecins se sont plaints d’être trop nombreux, on les a d’abord soupçonnés de corporatisme, jusqu’à ce qu’ils mettent en évidence les répercussions sur la sécurité sociale. « A partir de 1994, des études annuelles ont dégagé les paramètres qui expliquent les différences en matière de consommation médicale, rappelle le Dr Jacques de Toeuf, président de l’Absym (Association belge des syndicats médicaux). Le plus pertinent de ces variables concerne la densité médicale. Chaque fois qu’on met un médecin de plus sur le marché, les coûts de santé augmentent. »

Cet argument avait finalement convaincu le gouvernement fédéral d’imposer, en 1997, un numerus clausus, qui produira ses premiers effets en 2004. Seuls 700 numéros Inami seront, par exemple, délivrés aux étudiants sortants de médecine (dont 280 pour les francophones), pour 1 100 l’an dernier. Ce quota doit tomber à 600 (240 francophones) en 2006. Les jeunes restant sur le carreau seront contraints de s’expatrier en dehors de l’Union européenne pour exercer leur art, d’opter pour la médecine légale, du travail ou tout autre chose. Pour en limiter le nombre, les Communautés avaient été chargées de décourager les vocations dès les candidatures. Dans les universités francophones, alertés par un classement dissuasif dès la 1re, les étudiants les plus faibles ne sont vraiment arrêtés qu’au seuil du doctorat pour les médecins et de la licence pour les dentistes.

Idéologiquement opposée à toute limitation de l’accès aux études supérieures, Françoise Dupuis a saisi la première occasion pour demander au gouvernement fédéral d’assouplir le numerus clausus. Elle s’est appuyée sur le rapport de Denise Deliège, professeur à l’Ecole de santé publique de l’UCL, sur la planification de l’offre médicale en Communauté française : « Autant la pléthore aurait pu être évitée si, vers le milieu des années 1970, l’on avait sérieusement compris les conséquences à terme des flux croissants d’étudiants, autant l’on peut dès à présent prévoir une pénurie de médecins à terme si l’on en restait à ne former que 260, voire 240 médecins au-delà de 2006 », concluait Denise Deliège en 2000. Elle insistait sur l’augmentation de la population âgée et la féminisation de la profession: les jeunes médecins ne souhaitent plus, comme leurs aînés, travailler de 50 à 70 heures par semaine. Quelques mois plus tard, le gouvernement fédéral décidait d’élargir à nouveau à 700 (280 pour les francophones) le nombre de numéros Inami délivrés à partir de 2007.

Françoise Dupuis dénonce par ailleurs les pénuries criantes en France, aux Pays-Bas ou en Grande-Bretagne, où le numerus clausus a été introduit bien avant le nôtre. En outre, certains de nos hôpitaux se plaignent déjà de difficultés à assurer les services de garde. « Dans les années 1980, l’UCL diplômait, à elle seule, quelque 360 médecins par an, pour 260 actuellement, explique le doyen Jean-Jacques Rombouts. Cette régulation spontanée explique les manques actuels, certes limités à certaines spécialités chirurgicales, aux urgences… » Médecin généraliste et professeur à l’ULB, Mario Schetgen ajoute: « En l’absence d’une étude sur les besoins en soins de santé, il est difficile d’évaluer la pénurie. Mais on sait que, dans certains coins de Wallonie, en périphérie de Charleroi, par exemple, il manque des généralistes, alors qu’ils se marchent sur les pieds à Bruxelles. »

L’Absym continue toutefois à pourfendre le nombre de médecins qui augmente encore aujourd’hui. « Ils sont 42 000, se désole de Toeuf. Selon une enquête récente, 30 % des généralistes agréés voient moins de cinq malades par jour. Le marché reste globalement saturé: il y a trop de gynécologues, d’orthopédistes… »Après la surconsommation des soins de santé, la Wallonie se lance dans la surproduction de médecins! » ironisent les commentateurs flamands. »

La Flandre, qui recense proportionnellement moins de médecins, ne remet pas en cause le numerus clausus. Pas plus que Jef Tavernier qui a confirmé, la semaine dernière, que le contingentement des médecins restera en vigueur. Craignant dès lors d’alimenter « les thèses séparatistes en matière de sécurité sociale », Daniel Ducarme, le président du MR, a tiré la sonnette d’alarme, à la veille du vote du décret francophone. Un amendement a finalement permis à chacun de sauver la face: il demande au Ciuf de remettre un rapport d’évaluation dès septembre 2003, ce qui permettra de rouvrir les débats au parlement de la Communauté… et éventuellement de rétablir le filtrage des candidats si, suite aux élections législatives, le nouveau ministre fédéral de la Santé ne se décidait pas à élargir les quotas de praticiens. Ou si les facs de médecine explosaient sous l’afflux d’étrangers. Tout ça pour ça?

Dorothée Klein

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