Senteurs latines au Spring

Philippe Cornet
Philippe Cornet Journaliste musique

Avec Omara Portuon- do, Paco de Lucia et The Gipsy Kings, les Spring Sessions 2004 prennent une indis- cutable option lati- no. Sans pour autant négliger une électri- cité plus urbaine

Avec l’inaltérable Cesaria Evora, qui a rempli les dorures de  » Bozar  » de sa mélancolie cuivrée, et Sergent Garcia, qui a chauffé à blanc la température de l’AB à coups de salsa conviviale, les VW Spring Sessions 2004 ont démarré d’emblée dans les ferveurs latinos. Cette année, ce festival a, pour des raisons budgétaires, limité le nombre de concerts. Il a cependant conservé l’habitude de tenter le grand écart entre jazz, musiques du monde et variations électroniques. Evidemment, lorsqu’on tombe d’abord sur la tête d’affiche des Gipsy Kings (le 20 avril, au Cirque royal), on peut difficilement s’empêcher de faire la grimace et de penser à ces nuées de  » Bamboleo  » et autres  » Djobi Djoba « , distillées pour plages et vacances bronzées. A force de faire passer leurs manières flamenca dans le rang de la variété la plus large, les gitans du Sud français ont bien bourlingué à travers le monde û ils ont toujours un solide public en Amérique û, mais ont, semble-t-il, perdu de leur charme originel. Ce n’est donc pas pour rien que leur disque de retour est baptisé Roots (Racines) (Sony), et qu’il revisite les contrées musicales de l’enfance des Gipsy Kings via un flamenco dégraissé des tics embarrassants de la variété populaire. Quelqu’un a eu la bonne idée de leur associer le producteur Craig Street û connu pour son considérable succès avec Norah Jones û, qui a compris la nécessité de capter l’esprit premier des Gipsy Kings. Le résultat : des montagnes de voix éraillées et des guitares qui rythment le temps infini pour un beau disque qui remet le flamenco au milieu du cercle familial des frères Reyes et Baliardos.

Celui qui ne s’est jamais écarté de cette électricité naturelle qu’engendre la musique espagnole la plus profonde, c’est, bien sûr, Paco de Lucia (nuit de clôture du festival, le 24 juin, au Cirque royal). Son nouvel album, Cositas Buenas (Universal), son premier en cinq ans, a été écrit dans sa retraite mexicaine du Yucatan. Revenu habiter en Espagne, à Tolède, Paco est toujours vu û et entendu û comme le Messie par  » ceux qui savent « , les autres se contentant de le considérer comme le maître d’un genre qu’ils jugent codé. A vrai dire, Cositas Buenas est une autre pièce de musique incroyablement rêche et sophistiquée, où chaque couche de matière, chaque note contribuent à une architecture cinglante et largement, mystérieuse. C’est dire que Paco est aux Gipsy Kings ce que Jimi Hendrix est à Jeff Beck : capable d’emmener ses songes dans une autre galaxie. Le disque est d’autant plus important pour Paco que l’espace d’un titre û Que Venga el Alba û, il fait revivre la voix unique de son frère de sang, l’incomparable Camaron de la Isla.

Troisième voix latine de ce festival : Omara Portuondo du Buena Vista Social Club (le 7 mai, au palais des Beaux-Arts de Bruxelles) dont sort le second album solo, Flor de Amor (Munich Records). Vocaliste mondialement popularisée par le succès surprise du célèbre collectif cubain, Omara fait aussi cavalier seul, en dehors de ce Buena Vista Social Club qui a ramené à la mode les vieilleries tropicales de La Havane. L’album de Omara est dans cette lignée intemporelle de boleros, danzones et guajiras pour lesquels la mélancolie semble avoir été inventée, même si on n’y trouve pas la patte magique du défunt Ruben Gonzales. Dans ses élégantes orchestrations, le disque capture un swing distingué qui a la redoutable capacité d’emmener ailleurs. A 74 ans, cette grand-mère est d’ailleurs devenue une vedette de son pays où l’on n’hésite pas à baptiser les petites filles de son prénom. A Bruxelles, elle sera accompagnée par huit musiciens : Roberto, Orlando, Amadito, Carlos, Jesus, deux Miguel et un Polo !

Un Bugge et trois ouds

De fibre mondialiste, les Spring Sessions font souvent des choix intéressants en la matière. Ainsi, ils refont venir en Belgique le talentueux joueur d’oud tunisien Anouar Brahem (le 11 juin, au Roma, à Anvers), dont les disques ECM racontent bien le talent pour les paysages sonores orientalisants et contemporains. Brahem joue beaucoup du silence dans sa musique et, en concert en trio, on entend littéralement une mouche voler entre deux accords ! D’un oud à l’autre, les Springs invitent également Rabih Abou-Khalil, accompagné de cinq musiciens (le 7 mai à Frameries, le 8 à Flagey, à Bruxelles). Cet instrumentiste virtuose, né à Beyrouth, a étudié la flûte classique à l’Académie de Mu- nich et a très rapidement fréquenté les milieux du jazz et des ensembles modernes pour des collaborations inédites. Il a ainsi composé pour le remarquable Kronos Quartet de San Francisco et s’est mis au boulot avec des pointures comme Charlie Mariano, Steve Swallow ou Kenny Wheeler. Tout cela ne serait qu’une litanie de noms si Abou-Khalil n’avait ce don particulier pour jouer une musique transgénique, vibrante, éventuellement jazz mais toujours marquée par ses racines levantines. Pour compléter ce tiercé de contributeurs orientaux, il faut citer Dhafer Youssef, invité par Bugge Wesseltoft. Mon premier, tunisien, joue de l’oud et chante divinement bien, le plus souvent sur des disques partagés avec des artistes ayant le goût de l’aventure. Définition un peu large, mais qui va particulièrement bien à notre second, pianiste, claviériste et compositeur norvégien, Bugge Wesseltoft. Un adepte de la fusion qui pourrait être le cousin scandinave du Marc Moulin de Top Secret, mais en plus ouvert sur le monde et en moins formaté. Sur son dernier CD en date, réalisé avec son New Conception of Jazz et titré FiLM iNG (Universal), Bugge invite Dhafer sur le morceau Hope, un jazz rêvant de mélopée orientale sur lequel Youssef confirme son remarquable timbre vocal. Bugge Wesseltoft et son invité sont à l’Ancienne Belgique le 15 mai et c’est û véritablement û un événement à ne pas manquer.

Pas snob, le festival laisse un peu de place au blues-rock des quasi-vétérans ( BJ Scott, le 25 avril, au Botanique, à Bruxelles) ainsi qu’aux nouveaux prétendants de la tradition funk-soul, ici représentée par Amp Fiddler (le 11 mai, au Charlatan, à Gand), claviériste derrière George Clinton, Jamiroquai ou Fishbone, qui sort son premier CD de soul sous influences ( Waltz of a Ghetto Fly, chez Pias). On passera rapidement sur Chick Corea, invité de la  » Soirée spéciale des vins de France  » (le 27 mai, à Flagey) qui pourrait s’abstenir de programmer un fervent adepte de la scientologie,  » Eglise « , rappelons-le, peu réputée pour la démocratie de ses méthodes et sous le coup de plusieurs condamnations internationales. Très loin, en tout cas, des deux indomptables New-Yorkais invités par les Spring. Le premier, James Chance (le 22 mai au Botanique) est un rescapé de la Grosse Pomme  » no wave  » de la fin des années 1970 et de ses expériences de  » punk jazz « , si on peut qualifier comme tel son style hérité autant d’Iggy Pop que de James Brown et Ornette Coleman. Après un sacré passage à vide, James Chance est récemment revenu dans l’actualité via la réédition de quelques-uns de ses enregistrements et, maintenant, ce concert où il fait toujours de son sax alto le meilleur instrument pour mesurer sa fièvre urbaine. L’autre sax déjanté des Spring, c’est John Zorn, de retour avec son Electric Masada (le 28 avril au Cirque royal), son projet  » roots  » où il plonge la ferveur des musiques juives dans une instrumentation contemporaine acide, mettant en avant la guitare magique de Marc Ribot et le duo de batteurs Kenny Wollesen/Joey Baron. John Zorn fait son Cirque, et cela pourrait être royal. Sans blague.

Philippe Cornet

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