» Se rattacher à la France ? Jamais ! «  » Se rattacher à la France ? Jamais ! « 

(1) Choisir la Wallonie, éditions Luc Pire, janvier 2003.

Chef du gouvernement wallon depuis avril 2000, le socialiste Jean-Claude Van Cauwenberghe espère rempiler après les élections du 13 juin prochain. A condition que le PS confirme sa bonne santé et… qu’il veuille encore de lui. Au pouvoir avec les libéraux ? Même si  » Van Cau  » préfère tenir sa langue, la prétendue arrogance des  » bleus  » a manifestement le don d’agacer leurs partenaires. L’insatiable soif d’autonomie de la Flandre ? Le leader wallon se dit toujours prêt à coopérer, pas à négocier. Mais même un coup de force flamand ne l’effraie guère.  » Dans cinq ou dix ans, nous irons encore mieux « , pense-t-il. Si le pays devait éclater, ce qu’il pense peu probable, le rattachement à la France serait  » un leurre « .

Le Vif/L’Express : Vous le régionaliste convaincu, vous ne vous sentez pas trop à l’étroit dans la Belgique fédérale ?

Jean-Claude Van Cauwenberghe : Non, non. Avec ses équilibres complexes, le fédéralisme belge offre un cadre satisfaisant pour que la Wallonie puisse s’y développer harmonieusement. Les Wallons ne sont subordonnés à rien ni à personne. Je signe des deux mains pour continuer à travailler dans ces structures-là… Le revers de la médaille, c’est qu’il faut discuter sans arrêt, accepter les conflits et admettre la dialectique du rapport de force permanent. C’est comme ça dans tous les Etats fédéraux. Il faut cesser de croire que nous sommes un cas particulier.

Vous vous êtes rudement assagi. Il est loin le temps où vous donniez du fil à retordre à vos propres dirigeants de parti…

Vous faites référence au début des années 1980. Depuis, les élections régionales sont découplées du scrutin fédéral, les Régions ont de larges pouvoirs et elles ont la primauté sur les Communautés. J’ai rangé mon ego personnel, car il faut négocier en permanence et résister à la tentation de la chaise vide. La coopération avec la Flandre est d’ailleurs bien meilleure qu’auparavant. Elle est bel et bien révolue, l’époque Van den Brande, où tout n’était que provocation, sans aucun travail en commun ! Cela dit, je ne pense pas être tombé dans le camp des naïfs. J’ai toujours montré ma fermeté quand c’était nécessaire. Il faut rester vigilant et se méfier des velléités flamandes de changer les rapports au sein de l’Etat.

Créer de l’emploi, réformer les pensions, lutter contre l’insécurité, etc. Pas trop frustré que les  » vrais  » débats politiques aient lieu à l’échelon fédéral ?

Vous avez raison : les grands débats relatifs à la santé, aux pensions, au chômage, à la sécurité, à la justice ou à la politique étrangère restent fédéraux. A nous, en revanche, les problèmes concrets comme l’aménagement du territoire et des villes, la formation, l’agriculture ou le commerce extérieur. C’est comme ça. Si on ne parle pas assez de nous, c’est aussi parce que les médias restent trop concentrés à Bruxelles. L’homme de la rue, lui, n’a pas de souci. Il fait un hochepot avec le tout : une fois sur deux, je suis interpellé sur des thèmes non régionaux ! Moi, j’adhère à cette répartition des compétences, qui ne me frustre pas. Sous l’ère Verhofstadt, du reste, les ministres-présidents régionaux sont bien davantage associés aux grandes discussions politiques. Je ne comprends pas trop pourquoi le fait d’être ministre fédéral est généralement considéré comme un accomplissement. Philippe Busquin me l’a proposé en 1995, mais je ne le sentais pas.

Vous êtes favorable à un statu quo institutionnel ?

Oui. Le système fédéral est quasiment arrivé à maturité, si l’on excepte le Sénat, qui devrait être un forum où on se parle. Il faut laisser fonctionner les institutions. Elles ne sont pas vieilles. La Région wallonne fêtera ses 25 printemps l’an prochain. C’est encore une jeune fille…

Dans le livre que vous venez de publier (1), vous écrivez que  » la quasi-totalité des dirigeants politiques flamands actuels – tous partis confondus – s’inscrivent dans la perspective de l’éclatement de l’Etat fédéral « . Ils sont séparatistes ?

Ils ont en commun une plate-forme de revendications auxquelles ils adhèrent tous à des degrés divers. Et qui représente un danger pour la survie du pays…

… et ça, ça vous tracasse vraiment ?

Oui. Si le pays devait éclater, tout le monde serait perdant, y compris la Flandre. (Après un bref arrêt, il reprend.) La plupart des dirigeants flamands ne sont pas séparatistes. Ils seraient très heureux de continuer à vivre en Belgique… mais de manière plus égoïste encore. Ils sont tentés de conserver les principaux leviers de commande, tout en rompant la solidarité qui nous unit sur le plan de la sécurité sociale, des salaires, de la fiscalité ou de la gestion des grandes infrastructures, comme le réseau de la SNCB ou l’aéroport de Zaventem.

Les sourdes tensions entre le PS (socialiste) et le MR (libéral), qui rêvent de dominer l’autre, ne risquent-elles pas d’affaiblir les francophones, appelés sans doute à discuter avec les Flamands, après les élections de juin ?

Non ! Ces dernières années, les partis francophones ont démontré qu’ils avaient suffisamment de maturité pour transcender leurs rivalités électorales ponctuelles et rester unis à l’occasion du dialogue Nord-Sud. Personne ne jouera le rôle du traître, brisant le front francophone. C’est clair qu’il existe un réel combat pour le leadership politique en Wallonie. Le PS est dominant. Le MR fait tout pour corriger ça, au point de se livrer à des grandes man£uvres de débauchage dans le camp chrétien (lire Le Vif/L’Express du 6 février). Les libéraux ont manifestement peur d’être éjectés du pouvoir. Ils ne doivent pas croire que les socialistes vont rester au balcon pendant qu’ils gesticulent.

Vous êtes prêts à gouverner avec d’autres partenaires ?

(Il hésite un instant.) Le PS veut garder un rôle moteur, en examinant les meilleures coalitions possible. Je n’en dirai pas plus.

Dans votre livre, vous exprimez toute votre méfiance à l’égard des  » Belgi- cains « . Ils sont si nombreux ?

Je me méfie d’une résurgence néobelgicaine dans tous les partis traditionnels, y compris le mien. Même le programme du PS pour les élections fédérales proposait de ramener certaines compétences vers l’Etat central – à la marge, certes – dans la politique du logement, l’éducation, la culture, les sports. Ces retours en arrière ne sont pas utiles. Au quotidien, nous devons défendre nos plates-bandes. Exemple : est-il logique qu’il y ait une ministre fédérale chargée de la Politique des grandes villes (NDLR : la… socialiste Marie Arena ), alors qu’il s’agit pleinement de compétences régionales ?

De la même manière, je suis opposé à toute velléité d’organiser à nouveau en même temps les élections fédérales et régionales. Et je reste résolument contre la fusion de la Région wallonne et de la Communauté française. Ce serait diluer l’identité wallonne dans un grand magma francophone. D’autant qu’à la Communauté un bruxello-centrisme historique est encore bien vivace.

Faut-il se méfier du mot  » confédéralis- me « , entré dans le programme politique de plusieurs partis flamands ?

En Belgique, confédéralisme veut dire séparatisme. Dans les esprits flamands, c’est un épouvantail qu’on agite pour nous faire peur. Heureusement, il y a toujours un leader flamand pour en censurer un autre, qui serait allé trop loin. En attendant, l’équivoque reste bien présente.

L’ancien ministre François Perin, un visionnaire, a toujours conseillé aux Wallons de  » gagner du temps « . Ils ne sont pas prêts ?

Si la Flandre proclamait son indépendance, aujourd’hui, nous ne serions pas dans la meilleure position. Dans un délai de cinq à dix ans, en revanche nous devrions avoir fortement rattrapé notre retard économique : pour l’heure, la Wallonie ne recule plus ; elle va nettement mieux et connaît une croissance égale à la moyenne du pays, mais pas au point de résorber l’écart avec la Flandre.

En cas d' » urgence « , vaut-il mieux se rattacher à la France ?

Alors là, non ! Je préférerais mille fois être indépendant et proposer aux Bruxellois de vivre ensemble. En termes démographiques, économiques ou institutionnels, nous avons au moins autant d’atouts que la cinquantaine de pays de l’ONU qui ne sont pas plus grands que nous. Ce serait un leurre de troquer notre autonomie arrachée de haute lutte contre la version faible du régionalisme français. La pensée rattachiste est indigente. Elle suggère que les Flamands, eux, pourraient créer leur Etat indépendant. Tandis que les Wallons, jugés trop minables, seraient incapables de se gérer et seraient condamnés à devenir, aux yeux de Paris, l’équivalent des territoires d’outre-mer.

Entretien : Philippe Engels

 » Je ne comprends pas pourquoi le fait d’être ministre fédéral est considéré comme un accomplissement. Philippe Busquin me l’a proposé en 1995, mais je ne le sentais pas  »

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