Se chercher à s’en perdre

Louis Danvers
Louis Danvers Journaliste cinéma

Un vaudeville mélancolique et prenant : Pascal Bonitzer réussit le pari délicat de Petites Coupures, où Daniel Auteuil est, une nouvelle fois, somptueux

Que dire de Bruno ? Au milieu de sa vie, la quarantaine entamée, ce journaliste est homme de conviction. Il en faut, pour rester fidèle à son engagement communiste par-delà les défaites politiques et les questions récurrentes qu’on ne manque pas de lui poser à ces occasions. S’il en faut (provisoirement ?) plus pour ébranler ses positions idéologiques, le doute s’est déjà largement insinué dans sa vie amoureuse. Gaëlle, son épouse, et Nathalie, sa jeune maîtresse, ne peuvent occuper l’espace béant que ses hésitations creusent aussi méthodiquement qu’inconsciemment sans doute. Bien sûr, il y a cette fameuse midlife crisis, ce démon de midi qui souffle à l’oreille :  » Tu peux encore séduire « , en ramenant dans la tête (à défaut du corps) l’impression, l’illusion, d’une certaine jeunesse. Mais ce n’est assurément pas tout, car notre Bruno en rajoute. A force de se chercher, c’est vers sa perte qu’il chemine en s’infligeant moralement et, parfois, physiquement ces  » petites coupures  » dont parle le titre du film.

Des errances de ce personnage tantôt sympathique et tantôt irritant, voire carrément  » tête à claques « , Petites Coupures nous trace l’itinéraire riche en bifurcations. Il le fait sur un mode tragi-comique original et prenant, comme dans un vaudeville qui se prendrait de mélancolie, et où la plus drôle des répliques masque mal de son brillant vernis un fond poignant de tristesse. Pascal Bonitzer excelle à ce jeu du faux et du vrai, de la surface et de la profondeur. Auteur, déjà, de deux films remarquables et remarqués ( Encore et Rien sur Robert), l’ex-critique aux Cahiers du cinéma, scénariste de Rivette, de Ruiz et de Téchiné, confirme ses qualités de cinéaste créatif, simultanément ironique et sensible, capable de marier le rire et la gravité dans une approche aussi précise cinématographiquement qu’humainement très révélatrice. Il a trouvé en Daniel Auteuil l’interprète idéal de ce Bruno où l’on devine que le réalisateur, également scénariste de son film, se projette tant pour son aptitude à séduire que pour sa propension à ensuite tout gâcher.

Au sommet d’un art qu’on savait dès le départ virtuose, mais auquel le passage des ans et de la vie a donné une singulière étoffe, Daniel Auteuil est sublime de brio et de désarroi, de charme et d’abandon, entre légèreté feinte et pesanteur obligée, passant de lieu en lieu et de femme en femme sans que rien dans ses déboires présents le dissuade d’aller vers ses fiascos futurs. Une performance de choix, à laquelle répond celle d’une distribution tout entière impeccable, où l’on retrouve notamment la belle et aristocratique Kristin Scott Thomas, la piquante Québécoise Pascale Bussières, la toute jeune Ludivine Sagnier ( 8 Femmes) et la toujours juste Emmanuelle Devos ( Sur mes lèvres), sans oublier le trop rare et toujours formidable Jean Yanne, très impressionnant dans son rôle de maire communiste exerçant sur son entourage un ascendant majeur.

Tragi-comique intime

L’idée de Petites Coupures est venue à Pascal Bonitzer suite au tournage d’une scène de son film précédent, Rien sur Robert, celle û mémorable û où le critique joué par Fabrice Luchini se retrouve dans une maison inconnue où il se croit invité, mais où il sera pris pour cible d’une hostilité quasi générale. Cette séquence d’humiliation, avec Michel Piccoli en  » bourreau  » flamboyant, n’avait aux yeux du cinéaste pas totalement révélé son potentiel dramatique, cinématographique et, surtout, humain.  » Je me suis mis à développer ces idées d’une maison inconnue, avec une figure un peu inquiétante en son centre, avec une femme que rencontre le personnage principal un peu perdu « , explique Bonitzer, qui plaça en exergue de son script les premiers vers de La Divine Comédie, de Dante :  » Au milieu du chemin de notre vie, je me retrouvai perdu dans une forêt obscure…  »

Si le principe directeur était là, l’histoire proprement dite mit longtemps à venir, deux ans d’écriture n’y suffisant pas. Le cinéaste s’en alla fouiller dans ses notes en réserve, pensa s’inspirer d’un scénario inachevé de Georges Bataille, datant des années 1930 et intitulé La Maison brûlée, mais c’est dans un ordinateur que Bonitzer trouva finalement le déclic, sous la forme d’une scène écrite voici une dizaine d’années, une scène qui û retravaillée û ouvre désormais Petites Coupures. Deux femmes s’y rencontrent, l’une est l’épouse de Bruno, l’autre sa maîtresse, et elles en viennent à parler de lui sans savoir quel rapport l’autre entretient avec l’homme en question.  » La scène m’apportait deux personnages féminins supplémentaires, et le fait que Bruno était communiste, précise Pascal Bonitzer. Cette première scène est devenue mon cahier des charges pour la suite du scénario…  »

Le réalisateur avait aussi en tête l’image de la forêt, d’une nature fortement présente et d’une atmosphère  » un peu fantastique, gothique, telle qu’en peignait Caspar David Friedrich « . A cette référence esthétique au romantisme allemand s’ajoute, dans Petites Coupures, un remarquable travail sur des mécaniques de comédie, de vaudeville même, brillamment sollicitées mais chargées en permanence d’un poids de mélancolie.  » Je ne théorise pas ce que je fais, commente Bonitzer, mais je cherche à garder une harmonie de propos et de style, à boucler ce que je commence sans perdre l’essentiel en chemin. En fait, j’avance de manière intuitive, avec l’angoisse de m’arrêter en route, de ne pas parvenir à conclure, sourit le cinéaste. C’est là tout mon problème !  » Pour ne pas tomber en panne, le réalisateur a puisé dans des souvenirs personnels pour créer  » l’enchaînement tragi-comique de la dernière partie du film « . Une inspiration intime qui confirme les rapports étroits de Bonitzer avec les personnages masculins principaux de ses films, évidence à laquelle il doit bien se rendre,  » au point que des amis me disent que ce pourrait bien être, dans chacun des trois films que j’ai réalisés, un seul et même personnage, chaque histoire pouvant continuer la précédente, comme une suite de variations sur les mésaventures d’un personnage unique… « .

Les couleurs d’Auteuil

Pour ne pas risquer l’uniformité, Pascal Bonitzer a eu l’intelligence de faire appel à des interprètes ayant chacun  » ses couleurs particulières « . Après Jackie Berroyer ( Encore) et Fabrice Luchini ( Rien sur Robert), c’est donc à Daniel Auteuil qu’il a demandé d’incarner son alter ego de fiction.  » Daniel est un acteur impressionnant, commente le cinéaste, il sait jouer aussi bien dans le registre de la comédie et de la dérision que dans celui de la gravité, de l’inquiétude.  » Ce n’est qu’une fois l’écriture achevée que Bonitzer a entrepris d’approcher Auteuil.  » Je lui ai envoyé le scénario, il l’a lu et m’a appelé en me demandant :  » Mais comment me connais-tu si bien ? » » rit-il rétrospectivement.

Un des aspects les plus passionnants de Petites Coupures vient sans nul doute de la manière dont Auteuil restitue les doutes d’un personnage armé de convictions politiques bien ancrées, mais s’avérant simultanément incapable de quelque certitude que ce soit dans le domaine amoureux.  » Mon père est communiste, explique Bonitzer, et j’ai toujours eu l’impression que ses convictions étaient tout à la fois très fortes et pourtant fragiles, je l’ai d’ailleurs régulièrement asticoté sur ce plan… Le personnage de mon film n’est pas psychorigide, il brandit ses convictions communistes comme une preuve de fidélité à lui-même ou à une idée du monde. Il se trouve qu’aujourd’hui s’affirmer communiste, chose autrefois considérée comme puissante, offensive, voire dangereuse, est perçu à la lumière des défaites accumulées. Il ne faut pas tirer sur l’ambulance…  » Outre qu’ils aident à cerner le personnage de Bruno, ces éléments politiques inscrivent Petites Coupures dans son époque, notre époque, invitant à une réflexion que l’émotion prise à voir le film aide à prolonger, bien au-delà du générique final.

Louis Danvers

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