Scènes du monde

Pour la deuxième édition du Festival de Liège, dès le 17 janvier, Jean-Louis Colinet maintient le cap de l’humanisme et de la résistance à la pointe de sa programmation internationale

Un festival digne de ce nom, avec de grands yeux ouverts sur le monde, avec des rencontres inattendues, des scènes délirantes, des salles bondées, un mois de fête des planches: c’est ainsi que s’est vécu, en janvier et en février 2001, le premier feu d’artifice du Festival de Liège, désormais biennal, dont Jean-Louis Colinet a repris le flambeau. (Il avait été créé en 1958 par Robert Maréchal.) L’homme, qui dirige aussi le théâtre de la Place, affirme l’étanchéité de la cloison entre son institution et son festival. Ce qui n’empêche pas certains créateurs de faire le mur en nouant des fidélités. La seconde édition s’annonce tout aussi alléchante que la première, avec 19 spectacles et autant de diversités formelles, qui débarquent de Suède, d’Iran, d’Allemagne, de France, du Mali, du Brésil, de Palestine, d’Italie et … de Belgique.

La référence au KunstenFestivaldesArts et à sa fondatrice, Frie Leysen, brûle logiquement les lèvres. « Non, je ne l’imite pas, tout en l’admirant, rétorque Jean-Louis Colinet. Je ne recherche pas nécessairement la création, mais je ne l’évite pas non plus. De nombreux spectacles ont été déjà présentés de par le monde mais ils se produisent pour la toute première fois chez nous. Et ce qui m’a réjoui lors de la première édition, c’est que le public s’y est précipité en masse, prêt à la découverte, et par conséquent, à la prise de risque. Les gens étaient sans doute aussi attirés par la politique de prix très démocratiques que, je veux maintenir (de 4 à 10 euros!). Je n’ai pas la même passion que Frie Leysen pour la forme neuve. Je reste attaché au contenu et je privilégie le point de vue aigu d’un artiste sur des questions graves de notre temps, de notre monde. Il n’est pas question de militantisme et d’actualité forcenée, mais bien d’une démarche authentique. » Jean-Louis Colinet ne se défend pas d’un fil rouge ourlant sa programmation: « Le regard de l’artiste sur la dignité humaine, sur ce qui la bafoue, donc sur la guerre, ou plus exactement les guerres, qui se déclinent en autant de segments thématiques.

Dans cette perspective, est-il innocent que la soirée d’ouverture et le premier spectacle soient centrés sur l’un des plus importants poètes arabes d’aujourd’hui, Mahmoud Darwich, exilé de sa Galilée natale? Palestinien, certes, mais poète avant tout… « Il s’agit bien de poésie, pas de propagande ou de racisme », précise Jean-Louis Colinet. La mise en bouche et la mise en scène des textes seront confiées à Mohamed Rouabdi, l’auteur d’un sidérant Malclom X, en 2001.

La Serbie, farces…

Si la guerre et ses corollaires de sang et de feu, mais aussi ses courants souterrains de stratégie politique, d’engagement individuel, sont bien au centre de la majorité des spectacles, aucun d’entre eux ne mise sur un réalisme identificatoire et émotionnel brut. Une des principales tendances de l’année, si l’on ose dire, se joue dans le grotesque noir de noir, le rire cynique, sinon la farce. Ultime sursaut? Exorcisme? La Chute(1999) de la Serbe Biljana Srbljanovic (née en 1970) en est un exemple frappant. La mise en scène est de Jean-Claude Berutti, véritable initiateur chez nous, depuis 2001, de l’art hors normes de cette jeune femme dont la douceur du sourire n’a d’égal que le cauchemar de ses écrits! Créée à Bussang, l’année dernière, La Chute se joue dans le surréalisme et le loufoque, en contrepoint d’un réel pris au pied du mot… notamment des discours (réels) du couple Milosevic. Nouvelle mouture de mère Ubu, avec des échos de Macbeth, elle brasse les mécanismes de la soif et de la prise de pouvoir, de la manipulation, des méthodes dictatoriales. Une « surmère » (notre compatriote Jacqueline Bollen est superbe dans ce rôle) accouche (au sens propre) de casernes, de télévisions, d’église, d’armées… Seule, une jeune femme lucide tente de résister à l’infernal chaos, à la « chute » programmée. Le rire y côtoie en permanence le frisson, dans un décor tournant de bric et de broc, magistral de folie ingénieuse (Rudy Sabounghi). A noter qu’Ubu sera encore présent avec les étonnants I Pollachi interprétés par les Italiens du Teatro delle Albe, dans une inquiétante et époustouflante dramaturgie de l’espace.

L’ex-Yougoslavie n’en finit pas de hanter la réflexion alors que le procès Milosevic se prolonge à La Haye. On en parlera encore au Festival de Liège avec la production des Mains sales, de Jean-Paul Sartre, venue de la Volksbühne, haut lieu alternatif, subversif de toutes les cultures dans la partie est de Berlin. Emmenée par son bouillant et provocant directeur et metteur en scène, Frank Castorf (depuis 1992), ces Mains salesdéménagent de l’Illyrie sartrienne en… Bosnie, tirent par la manche Radovan Karadcic (en guise de héros communiste contesté…) et surfent sur la musique de Goran Bregovic. La (quelque peu) sentencieuse démonstration des ambiguïtés des engagements politiques selon Sartre devient ici un délire qui lorgne vers la comédie musicale et le cinéma, mêlant, dans l’allégresse caustique, les tons les plus criards au noir et blanc. On en ressort la tête à l’envers – ce qui est excellent pour secouer les idées et le souffle coupé par la performance de comédiens comme on en connaît peu chez nous.

Points forts du festival 2003, ces scènes décapantes n’occultent pas d’autres éclairages « guerriers » plus graves dans le ton, comme ces textes russes de Svetlana Alexievitch, mis en scène par le Belge Jean-François Noville, au titre explicite: La guerre n’a pas un visage de femme. Et que sera cet Anathème, première phase gestatoire du nouvel opus de Jacques Delcuvellerie et du Groupov depuis le célébrissime Rwanda 94, qui creuse les textes les plus violents de la Bible, d’un Dieu incitateur de haine et de sang?

Michèle Friche

Du 17 janvier au 15 février. Réservation: 04-.221 20 20. Site: www.festivaldeliege.be. Tous les spectacles en langue étrangère sont sur-titrés.

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