Sabotages, attentats, tensions sociales : l’Occupation a été chaude

Guy Verstraeten
Guy Verstraeten Journaliste télé

Bassin industriel d’importance marqué par une forte présence communiste, Charleroi va devoir composer avec une Résistance volontaire et combative durant la Seconde Guerre mondiale.

Charleroi, ça a changé. Et pas changé en même temps.  » L’historien Fabrice Maerten, actif au Centre d’études et de documentation Guerre et sociétés contemporaines (Ceges-Soma), connaît fort bien la question de l’Occupation à Charleroi : sa thèse de doctorat porte sur la Résistance politique et idéologique dans le Hainaut pendant la Seconde Guerre mondiale. Début 1940, à l’approche de l’invasion allemande, le bassin industriel carolorégien est essentiellement dédié à la sidérurgie et au charbonnage. On parle de 40 000 mineurs répartis dans une soixantaine de zones d’exploitation et de 15 000 ouvriers sidérurgistes, essentiellement basés le long de la Sambre. Sans surprise, le parti socialiste y domine très largement les échanges politiques tandis que les communistes y réalisent des scores importants, à hauteur de 20 % des voix. Mais dans la ville même, traditionnellement plus bourgeoise et commerciale, ce sont les libéraux qui détiennent le mayorat, en la personne de Joseph Tirou. Comme… aujourd’hui, la ville est gérée par une coalition libérale-catholique-socialiste.

Mai 1940. Les Allemands percent les défenses belges et l’essentiel des édiles locaux (tout comme l’ensemble des services communaux), Joseph Tirou en tête, quittent le pays. Le mayeur sera d’ailleurs forcé de démissionner après son retour, en août de la même année. Il sera remplacé par  » un socialiste opportuniste  » (pour paraphraser Fabrice Maerten) jusqu’en avril 1941 avant de voir le rexiste Prosper Teughels ceindre l’écharpe mayorale. C’est sous son autorité que le Grand Charleroi sera mis en place au début de l’automne 1942, regroupant alors 400 000 habitants, soit un tiers de la population du Hainaut. Teughels, nous y reviendrons, illustrera parfaitement – à ses dépens d’ailleurs – l’une des caractéristiques du bassin carolo pendant l’Occupation : le sabotage et les attentats.

Agitation sociale

L’arrivée des Allemands déclenche quelques combats autour du canal Charleroi-Bruxelles, pour l’essentiel. Si l’on excepte la destruction presque totale du centre de Nalinnes et les quelques bombes tombées sur Châtelineau, on ne peut pas dire que la région souffre fortement de l’invasion. Les usines restent intactes. Et Charleroi, comme souligné initialement, c’est avant tout un bassin industriel :  » Dès le retour des réfugiés, en juillet et août 1940, les usines commencent à retravailler normalement, malgré les difficultés d’approvisionnement. A la fin de l’année, la production ne sera plus tellement inférieure à ce qu’elle était avant la guerre. La résignation règne durant cette période, on s’y fait. Une partie de la production est toujours destinée à la population belge, mais on peut considérer qu’une autre partie est directement fournie à l’Allemagne « , explique Fabrice Maerten.

Pour l’occupant, il est crucial de maintenir l’activité économique, surtout dans les zones aussi actives industriellement. Mais, au fur et à mesure, les travailleurs et les patrons vont commencer à traîner davantage les pieds, surtout quand le vent de la situation internationale va se mettre à tourner. Le contexte socio-économique prend tout son sens à Charleroi : le patronat, qui voyait d’un £il favorable la disparition des syndicats et le durcissement des conditions de travail, va devoir repenser sa stratégie quand il s’avérera, dès la fin 1942, que l’Allemagne nazie risquait d’être balayée un jour ou l’autre. Et que la concertation sociale serait de mise après-guerre, surtout si les communistes et les syndicats gardaient ou retrouvaient leur force de frappe.  » Progressivement, depuis l’hiver 1940 et jusqu’en 1942, les mouvements d’agitation sociale vont se répandre, notamment à cause de la dégradation des conditions de travail. Les mineurs sont particulièrement actifs dans ce contexte, parce qu’ils disposent de véritables moyens de pression. Mais, progressivement, la répression des occupants va s’intensifier et ces mouvements vont se calmer « , poursuit l’historien du Ceges-Soma.

Assassinats de bourgmestres

La présence communiste à Charleroi n’a donc rien d’anecdotique. Parce qu’elle participe de la réflexion des patrons sur l’après-guerre. Mais aussi parce qu’elle est fondamentale dans la Résistance locale. Alliés au départ, Allemands et Soviétiques vont s’opposer dès juin 1941 : le mot d’ordre russe lancé à l’international aux militants communistes sera dès lors de livrer une guerre totale contre les Allemands. Ce que feront les militants carolos, via la Résistance armée du Front de l’indépendance, émanation des Partisans, dont le premier groupe se forme à Charleroi.  » Au printemps 1942, une trentaine de Partisans investissent le site du Bois du Cazier à Marcinelle pour y voler de la dynamite destinée à préparer leurs sabotages ultérieurs. En 1942, la Résistance communiste était vraiment très importante, avec des vols ou des attentats contre les rexistes : le 2 juillet 1942, le mayeur rexiste de Ransart, Jean Demaret, est assassiné. Les sabotages et les attentats vont ainsi se succéder pendant l’automne 1942. Mais les Allemands concentraient à Charleroi beaucoup de leur pouvoir, via la SIPO-SD (police secrète civile), la GFP (police secrète militaire) ou même une section de contre-espionnage, car ils craignent que les « terroristes » perturbent la production économique « , poursuit Fabrice Maerten.

Le 19 novembre 1942, le bourgmestre rexiste de Charleroi, Prosper Jean Teughels, est lui aussi assassiné par des Partisans armés. Ce qui entraînera d’importantes représailles pour le mouvement, dont le corps sera démantelé. Ils peineront à s’en remettre mais reviendront à la fin de l’année 1943, via des sabotages d’écluses notamment, puis surtout au printemps 1944, où les attentats se multiplieront à grande échelle. Le 17 août 1944, le remplaçant de Prosper Teughels, le rexiste modéré Oswald Englebin, tomba lui aussi sous les assauts de la Résistance, provoquant à nouveau des très dures représailles : le jour même et le lendemain, 27 civils seront exécutés (et deux résistants par la suite) dans ce qu’on appellera la  » Tuerie de Courcelles « . Comme dans les autres villes wallonnes, la Libération interviendra autour du 4 septembre. Sans trop de difficultés, pour le coup. A l’inverse, comme un peu partout dans les n£uds stratégiques wallons, ce sont les bombardements… alliés qui feront plusieurs centaines de morts dans la région de Charleroi, à Marchienne ou à Châtelineau.

 » A Charleroi, il faut le signaler, la communauté juive a joué un rôle très efficace dans la Résistance, via la section carolo du Comité de défense des juifs, qui cachera de nombreux enfants israélites et dont le talent pour créer de faux papiers sera largement mis à profit par la Résistance. Une Résistance pas seulement symbolisée par le Front de l’indépendance, puisque le Mouvement national belge, plutôt catholique, était également fortement représenté à Charleroi. A l’inverse, au niveau de la collaboration, il faut souligner qu’elle était à la fois minoritaire et peu idéologique. Les gens recrutés appartenaient souvent à un Lumpenproletariat « , conclut Fabrice Maerten.

Malgré toutes les démarches entreprises, l’auteur n’a pas pu retrouver l’origine de certaines photographies. S’ils se reconnaissent, les ayants droit de ces photos peuvent prendre contact avec la rédaction.

GUY VERSTRAETEN

A la fin de l’année 1940, la production ne sera plus tellement inférieure à ce qu’elle était avant la guerre

Le patronat, qui voyait d’un £il favorable la disparition des syndicats et le durcissement des conditions de travail, va devoir repenser sa stratégie

C’est à Charleroi que s’est formé le premier groupe de Résistance armée du Front de l’indépendance

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