Russie La nouvelle menace

Après Poutine, Poutine ? L’élection de Dmitri Medvedev à la tête de l’Etat entérine la continuité. Renforcement du régime autoritaire, offensive économique vers l’Occident, crises diplomatiques à répétition : l’ours russe montre les dents. Alors que l’Europe espère toujours une démocratie apaisée, Moscou n’a pas renoncé à l’épreuve de force.

Depuis des semaines, non loin de la muraille du Kremlin, sur la bâche noire qui dissimule, tel un catafalque, la carcasse de l’hôtel Moskva, le tandem s’étalait en grand : Vladimir Poutine, en blouson de peau lainée, souriant, le visage tourné vers Dmitri Medvedev, qui se tient à ses côtés, légèrement en retrait, vêtu d’un manteau sombre. Autrement dit, par ordre de préséance : le tsar, 55 ans – chef de l’Etat, futur Premier ministre – et son dauphin, 42 ans, alors premier vice-Premier ministre, bientôt président. Légende :  » Nous gagnerons ensemble « , puis la date,  » 2 mars, élection présidentielle « . En fond de décor, le drapeau russe. Verrouillée en décembre, la procédure de passation du pouvoir organise la continuité du régime. Pas le moindre suspense, si bien que le taux de participation inquiétait en haut lieu. Trois jours avant le scrutin, des SMS ont été envoyés sur les téléphones portables, appelant le citoyen à remplir son devoir électoral :  » Allez voterà Votre voix est décisive pour le pays.  » Message signé par l’opérateur du réseau. Ce jour-là, dans son quartier de banlieue, une enseignante abstentionniste s’était ravisée :  » Mieux vaut éviter les ennuis. « 

La seule fonction des urnes : ratifier les décisions du Kremlin

Pour l’Union européenne, les relations avec Moscou sont devenues un casse-tête récurrent. Contrainte de cohabiter avec cet immense pays hanté par le statut de grande puissance, elle est aussi dépendante en partie des hydrocarbures qu’elle lui achète. Le tsar Alexandre III avait coutume de dire que la Russie n’avait pas d’alliés sinon son armée et sa marine.

Vladimir Poutine y ajoute les oléoducs et les gazoducs mais l’esprit reste, peu ou prou, inchangé. La manne des pétrodollars a permis à Moscou d’opérer un rétablissement financier spectaculaire – qui s’est traduit par une agressivité accrue sur la scène internationale.  » Appauvrie et humiliée, la Russie est dangereuse, estimait, dans les années 1990, un expert des économies en transition. Prospère, elle se rapprochera de l’Europe et des valeurs démocratiques.  » Cherchez l’erreurà

Vladimir Poutine se rappelle-t-il que, en 1983, un homme qu’il révérait, Iouri Andropov, ancien patron du KGB propulsé à la tête de l’URSS, fulminait contre les assemblées électorales du Parti ?  » Elles obéissent à un scénario établi d’avance, sans débat sérieux ni franc, protestait-il. Toute initiative ou critique est étouffée. Désormais, rien de tout cela ne sera toléré !  » Aujourd’hui, la seule fonction des urnes en Russie est de ratifier les décisions du Kremlin. Une fois les opposants disqualifiés, il n’est resté en lice, face à Medvedev, que des faire-valoir tolérés, afin de créer l’illusion du choix : en l’occurrence un politicien quasi inconnu, plus le communiste Guennadi Ziouganov et l’ultranationaliste Vladimir Jirinovski. Deux  » patriotes « , estime Vladimir Poutine. Dans leur écrasante majorité, les chaînes de télévision ont relayé, jusqu’aux moindres recoins de la Russie profonde, la propagande en faveur du dauphin. En février, sur NTV, station jadis indépendante, Dmitri Medvedev a bénéficié d’un temps d’antenne 17 fois supérieur à celui, cumulé, de ses concurrents, indique le Centre du journalisme en situations extrêmes (CJES), une ONG basée à Moscou. Le mois dernier, une enquête d’opinion réalisée par Vtsiom, institut de sondages sous tutelle d’Etat, révélait que seuls 28 % des citoyens feraient confiance aux résultats officiels. La  » stabilité « , maître mot du régime, prime sur toute autre considération.

Voilà donc la Russie sous la coupe d’un  » diumvirat  » dont l’élément dominant, Poutine, bientôt à la tête du gouvernement, devra en théorie rendre des comptes à son ex-subordonné et successeur. Or  » le régime qu’il a créé dans les huit dernières années est non seulement autoritaire, mais aussi très personnel, observe Alexandre Goltz, rédacteur en chef du quotidien en ligne Ejednevny Journal. Nombre de ses comparses, issus des services secrets, lui doivent les positions qu’ils occupent. Jusqu’ici, c’était à Poutine d’arbitrer les conflits qui surgissaient entre eux. Que se passera-t-il si l’un des protagonistes cherche son appui et l’autre celui du chef de l’Etat en titre ? « 

Une autre question agite aussi la plupart des décodeurs professionnels du pouvoir russe. Une fois installé au Kremlin, le dauphin sera-t-il capable de prendre l’ascendant ? Juriste de formation, Medvedev n’a jamais servi, contrairement à son mentor, ni au KGB ni au FSB (son successeur). Il n’en faut pas plus, en Russie, pour être classé dans le camp des  » libéraux « . Certaines de ses interventions ont charmé par-delà les frontières. Il vante l’Etat de droit, se dit ouvert  » au dialogue et à la coopération avec la communauté internationale « . A la mi- février, au Forum économique de Krasnoïarsk, il célébrait les vertus de la  » liberté sous toutes ses formes – personnelle, économique et d’expression. Ce principe, affirmait-il, doit être au c£ur de notre politique « . Quant à la répartition des prérogatives entre lui, chef de l’Etat, et Poutine, à la tête du gouvernement, le dauphin s’est montré clair :  » Selon la Constitution, a-t-il affirmé, la Russie est dirigée par un seul président. Le pouvoir ne peut avoir deux, trois ou cinq centresà « 

En 1992, Medvedev a sauvé Poutine d’un scandale

Il y a dix-sept ans, le même tandem £uvrait à la mairie de Saint-Pétersbourg, au temps du réformateur Anatoli Sobtchak. Mais, aujourd’hui encore,  » Dima  » vouvoie Vladimir, l’ancien lieutenant-colonel du KGB, qui, lui, le tutoie depuis des lustres. Dans la ville de Pierre le Grand, Medvedev avait la réputation d’un  » garçon discret et travailleur « , note le politologue Alexeï Moukhine. Un éternel second, loyal envers Poutine. Lequel lui doit de l’avoir tiré d’une affaire délicate. Alors à la tête du comité des relations extérieures de Saint-Pétersbourg, Poutine avait été mis en cause, en 1992, par une commission d’enquête pour avoir autorisé l’exportation de métaux non ferreux valant plus de 90 millions de dollars, en échange de produits alimentaires qui n’ont jamais été fournis. Grâce  » au très haut professionnalisme de Medvedev et de Dmitri Kozak [actuel ministre du Développement régional], conclut Moukhine, le scandale a pu être étouffé « .

Pour mieux se faire connaître, Medvedev a accordé un entretien fleuve à l’hebdomadaire russe Itogui (sous le contrôle de Gazprom-Media, filiale du géant gazier Gazprom, dont il présidait le directoire depuis 2000). Le contenu en est d’autant plus instructif que la publication du texte, indique une note,  » est payée par le fonds électoral du candidat Dmitri Medvedev « . Autrement dit, chaque mot a été soigneusement pesé par les stratèges du Kremlinà

Le dauphin y confie son goût d’étudiant pour les vrais jeans, alors inaccessibles, et le rock occidental. Il raconte le nettoyage des rues de Leningrad, au petit matin, avant les cours, pour compléter sa modeste bourse. Mais le personnage se révèle aussi sous un autre jour. Ainsi soutient-il en bloc toutes les décisions prises par Vladimir Poutine depuis huit ans :  » Elles sont positives pour le pays.  » Il estime justifié que la Russie  » montre les dents « , car sinon on  » continuerait à nous traiter comme un pays du tiers-monde « . Il cautionne la vindicte de Moscou à l’encontre du British Council – l’agence culturelle du gouvernement britannique – contraint de fermer ses filiales dans les régions russes. A ses yeux, cet organisme  » se livre à des activités d’espionnage « à

C’est le fidèle  » Dima  » qui a offert à Poutine le concept de  » dictature de la loi « , dont ce dernier a fait son slogan de campagne en 2000. Coauteur d’un bilan explosif des années Poutine, Vladimir Milov, ex-vice-ministre de l’Energie, ne voit  » absolument rien de libéral  » chez Medvedev. A ses yeux, ce n’est qu’un  » cliché  » – démenti par les faits. Lorsque l’intéressé était à la tête de l’administration présidentielle, Poutine a aboli l’élection des gouverneurs. Medvedev est resté coi.

 » Comme avant, les gens évitent de dire ce qu’ils pensent « 

D’autres exemples ? En 2004, il aurait été chargé de coordonner les ingérences russes dans le scrutin présidentiel en Ukraine – à l’origine de la révolution Orange. Les crises du gaz avec Tbilissi (Géorgie) et Kiev se sont produites alors qu’il était à la tête du directoire de Gazprom. De même que les passes d’armes avec l’Union européenne. Ses propres amis, dans les instances judiciaires, ont participé au démantèlement de Ioukos, compagnie pétrolière dont l’ex-patron, Mikhaïl Khodorkovski, et les principaux dirigeants sont sous les verrous.

En 2006, Lev Ponomarev, dirigeant du mouvement Pour les droits de l’homme, a mis en cause le chef du Service fédéral des prisons, responsable, selon lui, d’un  » système sadique de torture « . Il est aujourd’hui accusé de diffamation à l’encontre d’un officiel – crime qui relève désormais de la loi sur l’extrémisme.

Ex-président de Renaissance Capital, l’une des plus grandes banques d’investissement de Russie, Oleg Kiselev a été poursuivi sans preuves pour fraude et détournement. Non sans dommage pour sa réputation, il a fait l’objet d’un mandat d’arrêt émis par le bureau russe d’Interpol. Soudain, après deux ans, le parquet vient de conclure au non-lieuà L’ex-fugitif, qui réclame aujourd’hui une réhabilitation morale, a mesuré, à son retour, les dégâts du régime sur la société.  » Comme avant, soupire Kiselev, les gens évitent de dire ce qu’ils pensent ou proclament l’inverse. De nouveau, le pays se cherche des ennemis extérieurs sur lesquels rejeter les problèmes internes. Je n’ai pas le sentiment qu’en Europe quiconque cherche à humilier la Russie. « 

D’ici peu, avec le soutien du Kremlin, une pseudo-ONG russe, l’Insti-tut pour la démocratie et la coopération, va ouvrir des bureaux à Paris et à New York. Elle sera chargée de veiller au respect des droits de l’homme non en Russie, mais en Europe et aux Etats-Unis.l

Sylvaine Pasquier, avec Alla Chevelkina

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