Roland comme Personne

Philippe Cornet
Philippe Cornet Journaliste musique

Paul Personne et Roland traquent les racines du rock depuis toujours et profitent de leur actualité respective – nouveaux disques et concerts – pour s’adonner à une discussion sur l’intemporalité du sentiment bluesy

(1) Genre de musique dansante et rapide, pré-rock, pratiquée par l’Anglais Lonnie Donegan, qui a énormément influencé les Beatles à leurs débuts.

Paul Personne : discographie chez Universal ; en concert le 8 avril au Théâtre 140, à Bruxelles (02 733 97 08). Roland, CD chez Virgin ; en concert le 14 avril au Spirit 66, à Verviers, le 15 à Seraing et le 24 avril à l’Eden de Charleroi.

A ma gauche, Paul Personne, 55 ans, guitariste sidéral de blues hexagonal, chanteur au français éraillé et volontiers gouailleur. A ma droite,  » le  » Roland (Van Campenhout) national, 59 ans, également chanteur et guitariste, connu pour sa bourlingue anglophile et ses collaborations avec son faux frère jumeau, Arno, qu’il côtoya dans Charles & Les Lulus. Récemment, Arno a produit son album Lime & Coconut, mélange rocailleux de titres traditionnels, de reprises (Stones, John Lee Hooker) et d’originaux, tous traités de la même manière dénudée et viscérale. Quant à Paul Personne, gourmand, il fait l’actualité avec deux disques : l’un, au tempo plutôt lent, sorti à l’automne ( Demain… Il f’ra beau), l’autre, plus emporté, plus urbain, paru il y a quelques semaines ( Coup d’blues). Deux chapitres de la même histoire que celle de Roland, celle du blues contemporain largement imprégné des traditions, mû par le plaisir, l’électricité et le sens de la fraternité. Moins une question de style que de croyance en l’authenticité rigoureuse de la musique.

Le Vif/L’Express : Pourquoi le blues ?

E Paul Personne : Le blues est commun à des tas de gens parce qu’il fait partie d’une sorte d’inconscient collectif, une suprême école de quand on était gosses. Quand j’écoutais les Stones, à 14 ans, je ne savais pas que c’était du blues, je pensais que c’était du rock. Mais, vers 1966- 1967, en écoutant John Mayall ( NDLR : instigateur du  » british blues boom « ), j’ai compris le cheminement que beaucoup de musiciens, de Tom Waits à Captain Beefheart, allaient emprunter.

E Roland : J’étais un fanatique de jazz û du dur comme celui de John Coltrane û et, dans les magasins de disques, le jazz était à côté du blues, comme frère et s£ur. Le premier disque que j’ai vu, c’était Lightning Hopkins et le deuxième, John Lee Hooker, dont les disques étaient dans le juke-box de mon village de Flandre, parce que c’était de la musique pour danser.

Le blues est-il une sorte de premier plaisir qui ne vous quitte jamais ?

E Paul Personne : Cela correspondait à ce que j’étais quand j’étais gosse : timide, introverti, mal dans mes pompes. La musique et le blues, en particulier, constituaient un refuge : quand j’écoutais ces disques, j’avais l’impression de ne pas être tout seul à me sentir mal. Après, je l’ai utilisé comme moyen d’expression : pouvoir raconter ma vie à travers quelques accords, me laisser aller à vider le trop-plein !

E Roland : Avec le blues, il est possible de toucher les gens sans beaucoup de technique. Tu fais doing-doing-doing ( rires) et, si cela vient de l’âme, cela donne la chair de poule à tout le monde. Quel pouvoir !

E Paul Personne : Le blues, c’est du punk ! Les types jouaient avec rien du tout, des os séchés. Ce n’est pas un exercice de style, d’application de la gamme pentatonique…

E Roland : Oui, c’est pour cela qu’il n’y a pas de différence entre Ali Farka Touré et John Lee Hooker, entre l’Afrique et l’Amérique. C’est la même chose : j’ai eu la chance de jouer avec Touré et, d’emblée, je me suis senti frère. On est tous de la même famille. Paul, on te met dans un avion avec un parachute et on te largue au milieu de nulle part : tu vas tout de suite retrouver des musiciens qui jouent le blues !

En commun de vos vies, il y a des racines familiales ouvrières, mais ce n’est pas une obligation, j’imagine, pour sentir le blues…

E Paul Personne : L’influence familiale a forcément une incidence sur ce qui va générer cette appartenance ou pas, mais un môme peut venir d’un milieu bourgeois gâté et il va quand même se sentir en dehors de tout. Le succès fait du bien à l’ego mais ne guérit pas forcément les cicatrices intérieures, le pognon ne répare pas tout. Les décalages peuvent t’amener au blues, même si ce n’est pas obligatoire.

Et tous les  » marginaux  » ne jouent pas forcément bien le blues !

E Paul Personne : On serait pas dans la merde si c’était vrai ! ( rires).

En gros, le blues, né dans le désarroi de l’esclavage, a quitté le Sud pour s’électrifier via le Chicago Blues des années 1950 et revivre une nouvelle aventure avec les groupes anglais des années 1960 comme les Stones, les Animals, les Small Faces et le pionnier John Mayall. Hendrix est alors arrivé et a fait muter complètement cette musique : comment cette histoire s’est-elle inscrite dans votre propre vie ?

E Roland : J’ai débuté dans un groupe de skiffle (1) avec des Anglais qui faisaient la manche dans toute l’Europe : je jouais de la planche à laver avec des dés à coudre en métal au bout des doigts, j’avais des cloches et des sonnettes ! ( rires). Je devais attirer les gens en faisant un solo de  » washboard  » ( rires). Je venais du folk, du jazz, de ces musiques-là et puis, à Londres, vers 1966-1967, j’ai vu le Paul Butterfield Blues Band, avec Mike Bloomfield et cela m’a fait  » Paf ! dans ta gueule !  » Le lendemain, je suis allé m’acheter un ampli Marshall, un pourpre, et une Stratocaster… Et puis, la pédale wah-wah, tout comme Jimi Hendrix…

E Paul Personne : Hendrix a posé des bases de free-form music, comme Charlie Parker ou John Coltrane. Il avait l’imagination fertile et était fan de science-fiction : sur scène, il explosait littéralement. S’il est toujours aussi moderne, ce n’est pas parce qu’il était en avance, mais simplement parce qu’il était autre part que les autres…

Pourquoi le blues reste t-il une musique importante, une musique qui n’attire pas que les plus de 40 ans ?

Paul Personne : Le blues est cyclique par rapport aux modes, mais il est toujours là. En ce moment, avec Internet, le piratage, la vraie zique reprend la place d’où elle est venue, c’est-à-dire dans les concerts. Si tu as envie de voir les mecs mouiller leur liquette, c’est là qu’il faut aller ! C’est bien que la musique existe d’abord en live puis sur disque : pas en mettant des gamins qui sortent du lycée tout de suite sur la scène de Forest-National. Dans les années 1980, avec Jeff Healey, Stevie Ray Vaughan et d’autres, il y a eu un nouveau blues boom comme il y avait eu vers 1966-1967. Là, je me suis dit :  » C’est cool, le train s’arrête devant ma porte !  » Mais, à un moment donné, tous les mecs se sont mis à jouer comme Vaughan et son style  » texan  » et, au bout d’un moment, c’est devenu trop. Mais quand on est en manque de quelque chose, on va plutôt rechercher le vrai !

Quelle était la démarche de ton disque, Roland, qui résonne de façon rêche, spontanée, sans fioritures…

E Roland : Plutôt que de m’emmener au restaurant, Arno a booké dix jours de studio à Bruxelles, à la fin de l’été dernier, pour que j’enregistre un disque… On a fait des trucs semi-acoustiques en écrivant les textes sur des morceaux de papier et on l’a enregistré. Deux semaines plus tard, le disque aurait sans doute été totalement différent.

Paul a eu une stratégie différente en faisant deux disques soigneusement planifiés : le premier plutôt posé, le deuxième lâchant un peu plus la purée…

E Paul Personne : Oui, c’est mon côté Dr. Jekyll & Mister Hide. Plutôt que de tout mélanger dans un seul disque, j’ai voulu scinder les choses. A mon grand étonnement, en pleine crise de l’industrie, la maison de disques a dit :  » Oui, c’est intéressant.  » D’ailleurs, je ne demande jamais mes ventes de disques, je ne veux pas être tributaire de ce genre de choses. On ne m’appelle que quand je suis disque d’or…

E Roland : Mais ce n’est pas le but : quand je n’ai pas de concerts, je deviens très nerveux. (Une tournée de bières arrive.) Allez tchin ! Le disque, c’est déjà le passé…

Les gens qui n’aiment pas le blues disent que c’est toujours la même chose !

E Paul Personneet Roland (en ch£ur) : Ce n’est jamais la même chose !

E Roland : On peut dire que ce sont les douze mesures, les mêmes trois accords, mais un vrai artiste va toujours être différent ! Si j’ai un bon batteur et un bon bassiste, je peux m’amuser pendant une heure sans même changer d’accord ! Je fais Ravi Shankar et John Coltrane en même temps ! Et ça marche…

Philippe Cornet

Paul Personne :  » Le blues, ils le jouaient avec rien du tout, des os séchés. « 

Roland :  » Dans les magasins de disques, le blues était à côté du jazz, comme frère et s£ur… « 

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