Rita sans Mitsouko

Philippe Cornet
Philippe Cornet Journaliste musique

Après la mort brutale de sa moitié Fred Chichin le 28 novembre 2007, Catherine Ringer entame un long processus de réparation musicale qui aboutit aujourd’hui à l’album Ring n’Roll, dont la mémoire polissonne impressionne. Rencontre enjouée avant le concert du Bota.

En 1985, un duo inconnu s’incarne dans un clip saturé de couleurs et de chorégraphies cartoon. Les Rita Mitsouko chantent Marcia Baila, énorme hit zazou qui tranche sur le noir mortifère de ces années-là. La gouaille séminale est posée par ce titre dédié à la danseuse argentine Marcia Moretto, partenaire des débuts, balayée d’un cancer fulgurant. Cruellement, vingt-deux ans plus tard, la moitié masculine de Rita Mitsouko Fred Chichin, est foudroyée par un autre crabe : il n’a que 53 ans. Entre-temps, Les Rita Mitsouko ont redoré la face inventive de la pop française à coups d’albums inclassables et d’une poignée de chansons-tubes, C’est comme ça, Andy ou Singing in the Shower.

Après la mort de Fred, Catherine reprend la tournée interrompue et la termine, seule au front. Avant de ressentir le contrecoup, là où sa vulnérabilité pointe :  » Je n’ai pas perdu la voix mais bien l’envie de chanter spontanément .  » L’extinction des feux est provisoire, même si le retour se fera par paliers, sur deux années. De Paris à Los Angeles où elle travaille notamment avec RZA, rappeur-inventeur du Wu-Tang Clan. A l’arrivée, l’album Ring n’Roll pulse de chansons écarlates, réinventant le son des Rita pour un mélange détonant de gloussements rythmiques et d’intimité rémanente.

Fred Chichin traverse plusieurs moments du disque sans jamais être cité, notamment dans l’extraordinaire Mahler. Là, sur la 5e Symphonie du maître autrichien dans une interprétation de Bernstein en 1963, Catherine Ringer chante un aria sensuel dédié à son comparse, amant, père de leurs trois enfants. Leur fils de 19 ans, Raoul Chichin, vient d’ailleurs taquiner les guitares sur Ring n’Roll, signe génétique d’une possible transmission rock . La Ringer 2011 contraste sur la chanteuse mordante rencontrée en 1993, à l’époque de Système D où, cassante et délurée, elle se montrait offensive sur la défensive alors que Fred, plus aimable, temporisait.

Le Vif/L’Express : On a l’impression que Les Rita Mitsouko se sont toujours méfiés de la médiatisation versant people, acceptant plutôt que Jean-Luc Godard vienne plusieurs semaines durant vous filmer en studio pour son film Soigne ta droite en 1987.

Catherine Ringer : Ce qui intéressait Godard, c’était le processus de fabrication : donc il est venu nous filmer comme s’il filmait des abeilles fabriquant leur miel ! Partant du silence à son occupation, avec la fascination qui est celle de la toile blanche du peintre sur laquelle naît quelque chose.

Le film révélait que 1 + 1, cela fait parfois plus que 2, définition possible de la chimie particulière de Rita Mitsouko ! Etait-ce un processus conscient chez vous et Fred ?

Cette expression 1 + 1 = 3, qui était aussi le titre d’un album de dessins pour enfants d’un copain, m’a longtemps mise en colère : avec Fred, on était en révolte contre l’idée que tout est relatif. Par après, j’ai compris que ce troisième élément était magnifique : il est aussi à la base de la reproduction, en tout cas mammifère. La relation de travail avec Fred était changeante : plusieurs fois, on a failli se séparer parce que notre relation n’aboutissait pas : justement, le 1 + 1 donnait plutôt 0,5 [sourire].

La rencontre se fait en 1979 alors que vous jouez dans la comédie musicale de Marc O, Flash rouge, et que Fred est davantage rock’n’roll !

Oui, comme deux univers excités de se rencontrer sous le sceau de la nouveauté, comme dans le rapport amoureux ou un nouvel objet que l’on achète. Fred cherchait une voix, un look, une atmosphère, quelqu’un capable d’écrire des textes. Moi, j’étais fascinée par ses impros à la guitare, véritablement fantastiques. Il avait un ampli stéréo, une fuzz d’un côté, une chambre d’écho de l’autre. Il pouvait avoir un son clair, faire une basse, j’étais enthousiasmée. Quand il m’a parlé de faire un groupe, on s’est donné trois mois pour voir si on arrivait à quelque chose…

La relation amoureuse survient à ce moment-là ?

[Silence.] Ça, cela restera du domaine du personnel. Je trouve bien qu’on n’en sache pas trop de nous : peut-être qu’à un moment donné j’écrirai un livre là-dessus, mais, pour l’instant, non. Comme cela, les chansons peuvent rester libres. Je ne parle pas forcément de Fred à chacune des plages du nouveau disque. Je suis une romancière aussi. Je ne veux pas imposer quelque chose aux gens.

Des rapports de pouvoir s’installent-ils forcément dans une relation à la fois musicale et amoureuse ?

Le pouvoir final est toujours celui de la musique : on fait équipe pour cette finalité-là. Pas pour vouloir gagner dans une relation de ping-pong. Tout pour la musique, comme disait Michel Berger. Les questions de pouvoir se jouent mais en bien : il faut donner envie à l’autre, garder le sens de la hiérarchie, toujours par rapport à la musique. C’est un métier où on est responsable : comme lors d’une recette de gâteau, d’ailleurs il y a beaucoup de similitudes avec la cuisine.

Quand Fred disparaît il y a trois ans et demi, quelle est la force morale qui vous porte à continuer ou plutôt à reprendre la tournée quelques semaines après sa mort et à la terminer ?

Ce n’est pas la première grande mort importante dans mon expérience personnelle et, dans ces situations catastrophes, une force surgit en moi, qui fait que je vais aider les autres. Pour qu’on puisse pleurer et rire aussi dans les enterrements, pas seulement les vivre dans la tristesse. Heureusement qu’on meurt, sinon, on serait vachement trop serrés [sourire]. J’ai une grande force de vie qui vient peut-être d’avoir été enfant de déporté de ce survivant juif venant des environs d’Auschwitz [NDLR : son père Sam Ringer]. Même ma mère, qui n’a pas été déportée, a une force morale extraordinaire : de ce côté-là, je suis descendante d’immigrants juifs allemands arrivés en France vers 1850. Sinon, en parlant de Fred et du futur, j’aimerais dire :  » On sera juste deux molécules qui se ventriculent. « 

Vous êtes coproductrice artistique du disque, avec les américains RZA et Mark Plati, peut-on dire que la mort de Fred a aussi libéré des choses artistiques en vous ?

Certaines choses auraient moins intéressé Fred et comme je n’étais pas très travailleuse, toute seule, je ne les aurais sans doute pas faites. La frénésie me servait, j’avais une certaine urgence de la défense : l’âge passant, j’ai d’autres ouvertures même si j’ai conservé des fermetures. Quand j’ai quitté l’école à 15 ans, je me suis embarquée dans toutes sortes d’expériences, dont trois ans avec Michael Lonsdale, qui était merveilleux.

Votre vie est un roman ?

D’une certaine façon, oui. Je suis à l’âge où les choses de la jeunesse reviennent avec une certaine fraîcheur. l

Ring n’Roll, chez Warner, en concert le 4 juin au Botanique, à Bruxelles, www.botanique.be

PHILIPPE CORNET

 » Je suis à l’âge où les choses de la jeunesse reviennent avec une certaine fraîcheur « 

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