Revoilà OEdipe !

Barbara Witkowska Journaliste

Créé à La Monnaie en 2003, l’opéra OEdipe sur la route, composé par Pierre Bartholomée sur le livret d’Henry Bauchau, se rappelle à notre souvenir avec la sortie d’un magnifique double CD.

Disparu en 2012, un an avant son 100e anniversaire, Henry Bauchau était un immense écrivain belge. Dans OEdipe sur la route, sorti en 1990, il aborde ce mythe célèbre entre tous. Conformément à la terrible prédiction de la Pythie de Delphes, OEdipe tue son père Laïos et épouse sa mère Jocaste. Déchu, aveugle, le héros quitte Thèbes et se met  » en chemin  » en compagnie de sa fille Antigone. Rejoints par le bandit Clios, ils progressent vers Colone où OEdipe entrera dans la légende. C’est cette errance, ponctuée de nombreuses épreuves qu’Henry Bauchau nous raconte dans son chef-d’oeuvre.  » Ce livre m’a bouleversé de manière profonde et durable, explique le compositeur Pierre Bartholomée. Bauchau était aussi psychanalyste. Le cheminement d’OEdipe peut être vu comme un processus psychanalytique, cela m’a beaucoup impressionné. Envahi par un fort sentiment de culpabilité, OEdipe part de Thèbes et ne sait pas où aller, il est dans le labyrinthe de lui-même. En même temps, il est animé par la volonté du retour à la vie et, pour racheter son droit à l’humanité, devient sculpteur.  »

Quand Pierre Bartholomée propose une adaptation lyrique du roman à Bernard Foccroulle, à l’époque directeur de La Monnaie, à Bruxelles, celui-ci accepte avec enthousiasme. Il restait à convaincre Henry Bauchau d’écrire le livret…  » Quand je lui ai fait part de notre projet, il s’est montré surpris et ravi. Mais il ne se voyait pas acteur dans ce processus et, dans un premier temps, il a refusé, pour deux raisons. Primo, il ne connaissait rien à l’opéra. Secundo, il avait tenté lui-même une adaptation théâtrale, mais l’ayant estimé ratée, il n’avait pas envie de recommencer. Il nous a proposé de faire appel à la dramaturge Michèle Fabien qui était en train de terminer une adaptation d’OEdipe sur la route pour le théâtre. Nous avons commencé à travailler ensemble, lorsque Michèle Fabien est décédée subitement. Je n’ai pas voulu conserver la musique que j’avais déjà composée et j’ai décidé de tout recommencer de zéro. L’idée m’est venue d’écrire moi-même le premier acte, en employant les mots de Bauchau. Je lui ai envoyé le texte et c’est ça qui l’a décidé ! Séduit par la forme, il a finalement accepté d’écrire le livret et s’y est investi de toutes ses forces !  »

La première de l’opéra a eu lieu en mars 2003. Henry Bauchau y a assisté, il avait 90 ans.  » Il tenait beaucoup à cet opéra, mais je crois que ses problèmes d’ouïe l’ont empêché d’entendre pleinement la musique. Pour moi, cela reste une frustration. Bernard Foccroulle a voulu qu’OEdipe soit interprété par José van Dam. J’ai donc écrit la musique pour lui. Assez sombre au départ, car reflétant le conflit intérieur d’OEdipe, elle s’apaise au fur et à mesure et devient, à la fin, solaire et lumineuse. José van Dam l’a chantée magnifiquement. Il y a beaucoup de choses dans cet opéra. OEdipe s’est aveuglé pour se punir. A la fin, il devient clairvoyant. Il nous transmet ainsi un message important de force, de dignité et de respect que l’on se doit. On est tiré vers le bas dans une partie de sa vie, une autre partie nous pousse vers le haut. Il faut surmonter les conflits intérieurs et dépasser les conflits extérieurs. OEdipe nous parle de l’errance qu’il faut absolument mener pour se trouver soi-même. A la fin de l’opéra, il dit à son fils Polynice : « Tu es roi mon fils, Un vrai roi comme tu l’es, N’a pas besoin de trône pour régner » « .

OEdipe sur la route, 2 CD, Harmonia Mundi.

Barbara Witkowska

 » OEdipe nous parle de l’errance qu’il faut absolument mener pour se trouver soi-même  »

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