Retour au Grand Sud

Près de quarante ans après la fermeture de la base Roi Baudouin, la Belgique s’apprête à rou- vrir une station scienti- fique dans l’Antarctique, avec le Japon. Un tournant historique pour la re- cherche, mais aussi un événement symbolique

C’est un jour de gloire. Le 26 décembre 1957, une petite vingtaine de Belges accostent discrètement sur les côtes de l’Antarctique. Ils entament le déchargement de 2 350 caisses de matériel, embarquées six semaines plus tôt à Anvers, et parviennent à installer en cinquante jours – un record à l’époque – la base Roi Baudouin, première et dernière implantation scientifique belge sur le continent blanc. Pendant dix ans, elle servira de tête de pont à une série d’expéditions menées par nos chercheurs et leurs collègues hollandais, contribuant ainsi à faire entrer la Belgique dans la cour des grands en matière de recherches polaires.

La même émotion sera probablement au rendez-vous, un beau matin de 2007, lorsque la Belgique posera la première pierre de sa nouvelle station scientifique antarctique. Si tout se passe comme prévu, les Belges renoueront alors avec un passé de prestige qui remonte, en fait, à 1897. Notre compatriote Adrien de Gerlache, n’avait-il pas réussi le premier hivernage complet dans les eaux antarctiques et, surtout, mené une expédition à caractère – déjà – spécifiquement scientifique ?

A la suite de longues discussions avec les communautés scientifiques belge et japonaise, les dés sont désormais jetés. Le gouvernement fédéral a donné le feu vert pour que la Belgique assure, à partir de 2007, la maintenance d’une nouvelle base antarctique, avec un budget d’un million d’euros par an. La conception et la fabrication, elles, seront financées exclusivement par des fonds privés (2,5 millions d’euros) collectés par la Fondation polaire internationale, dont Alain Hubert, l’homme qui a traversé les pôles, est le porte-drapeau ( lire Le Vif/L’Express du 23 janvier). Gérée avec l’aide logistique du Japon, un pays dont la tradition scientifique en Antarctique est solidement établie (il possède notamment l’ordinateur le plus puissant du monde pour l’étude du climat), la base sera occupée quatre mois par an, soit pendant l’été austral, de novembre à février. Située à 72-73 degrés de latitude Sud, elle sera installée à environ 150 kilomètres à l’intérieur du continent, au pied des monts Sør-Rondane. Elle disposera des dernières techniques disponibles en matière de recyclage des déchets et d’alimentation énergétique propre. Les heureux élus qui auront l’occasion d’y travailler (une vingtaine de personnes simultanément) ne seront pas tout à fait dépaysés, car la zone est riche en références à notre histoire : monts Belgica, monts Reine Fabiola, monts Solvay, baie Léopold III, etc.

Mais on n’inaugure pas une station dans une partie du monde aussi inhospitalière pour le simple plaisir de renouer avec le passé.  » Cette zone est extrêmement prometteuse sur le plan scientifique, s’enthousiasme Hugo Decleir, glaciologue à la VUB, président du Comité national pour la recherche antarctique et l’une des chevilles ouvrières du projet. Alors que la plupart des petits pays occupent une base dans la péninsule ( voir la carte page 16), nous serons, nous, idéalement situés pour mener une série d’expériences dans la partie orientale de l’Antarctique qui, globalement, reste moins connue ( NDLR : les bases les plus proches, russe et japonaise, sont respectivement éloignées de 500 et 700 kilomètres). Les vallées sèches intéresseront les glaciologues et les biologistes. Les géologues s’adonneront à l’étude des roches nues. On pourra éventuellement mener des observations de l’atmosphère et travailler sur de la glace bleue, c’est-à-dire pure, sans neige.  »

Après dix ans de bons et loyaux services, la base Roi Baudouin a été abandonnée en 1967, faute de moyens. Progressivement dévastée par les intempéries et les mouvements de la banquise, elle gît probablement, à l’heure actuelle, au fond de l’océan. Mais la Belgique n’a jamais complètement abandonné la recherche antarctique. Après un long passage à vide et quelques collaborations internationales, l’activité de nos scientifiques a repris du poil de la bête à partir de 1985, grâce à la Politique scientifique fédérale. Par leur participation aux programmes internationaux (souvent à partir de navires étrangers), nos chercheurs se sont même taillé quelques jolis succès, comme l’a confirmé, en 2002, un audit international indépendant.

Mais voilà : même s’ils le méritent, les résultats des travaux belges doivent encore gagner en notoriété. A la différence de disciplines plus médiatisées (et mieux financées !) comme la recherche spatiale, la recherche antarctique belge manque cruellement de visibilité internationale. Avec l’ouverture de la base belgo-japonaise, la situation pourrait bel et bien se retourner. En effet, l’installation devrait être inaugurée en 2007, quand seront célébrés la 4e Année polaire internationale et le cinquantième anniversaire de l’Année géophysique internationale. Cette dernière, à une époque où le Grand Sud était encore peu couru, avait donné un coup de fouet à la recherche scientifique dans le monde entier. Enfin, cerise sur le gâteau des symboles : la signature de l’accord entre la Belgique et le Japon (le gouvernement japonais doit encore se prononcer officiellement) pourrait intervenir en 2005, lors de l’Exposition universelle d’Aichi (Japon), dont le thème ne sera autre que Nature’s Wisdom ( » la sagesse de la nature « ).

Nombre de scientifiques, ces jours-ci, apprendront la nouvelle avec une certaine incrédulité. Ne parle-t-on pas d’une nouvelle base belge en Antarctique, par épisodes, depuis quarante ans déjà ? Or, cette fois, le pas est franchi à 99 %. Dans l’esprit de ses initiateurs, cette station terrestre ouvrira la voie à de nouveaux champs de recherche fondamentale ou appliquée, encore peu développés par notre pays (comme la palette d’activités dénommées sous le vocable de  » biodiversité « ). Les expéditions scientifiques auront des retombées pour nos universités et alimenteront les équipes de chercheurs en laboratoire et leurs modèles mathématiques.  » Située dans une région du monde aussi spectaculaire, cette implantation pourrait aussi contribuer à relancer l’intérêt des jeunes envers les sciences, à l’heure où s’éclaircissent les auditoires de telles disciplines « , commente Alain Hubert.

En tant qu’implantation de taille modeste et gérée avec un autre pays, la future base belge s’inscrit dans l’esprit de coopération internationale insufflé par le traité de Washington sur l’Antarctique. La Belgique l’avait signé en 1959, avec 11 autres nations. A l’inverse de la région polaire arctique, dont l’importance est aussi géopolitique, économique et militaire, le continent blanc dispose, lui, d’un statut tout à fait particulier. Les revendications territoriales y sont gelées pour longtemps et les prétentions nationales doivent s’effacer devant la coexistence pacifique et la recherche scientifique. C’est plus qu’un symbole, aux yeux des initiateurs du projet, dans un petit pays comme le nôtre, où la recherche est l’une des dernières matières non régionalisées ! Enfin, last but not least, la décision belge répond aussi à l’évolution de la recherche mondiale : les régions polaires sont à la fois les dépositaires des  » archives  » climatiques de la Terre et elles sont les plus sensibles au réchauffement du climat qui est en cours. Espérons qu’une telle décision, tout auréolée de prestige national, voire international, ne servira pas à masquer les échecs du pays, sur le propre territoire national, dans la stratégie de diminution des gaz à effet de serre, responsables de ce même réchauffement climatique.

Philippe Lamotte

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