Retour au cinéma, et à la vie

Louis Danvers
Louis Danvers Journaliste cinéma

Michel Deville a repris le chemin des plateaux pour évoquer sobrement, dans Un monde presque paisible, l’immédiat après-guerre dans l’atelier d’un tailleur juif à Paris

Morte-saison. L’atelier de couture ne vibre pas encore d’une activité soutenue. En ce mois d’août 1946, il est bon sans doute que les choses reprennent doucement leur cours. On engage deux jeunes qui rejoignent la petite équipe, composée de juifs, à l’exception d’une employée dont la s£ur a été tondue à la Libération, pour avoir aimé un soldat allemand. Les autres ont leurs propres souvenirs de fuite, de rafle, de déportation, de mort, puisque plusieurs de leurs proches n’ont pas échappé à la machine génocidaire nazie et à ses alliés collabos. On n’évoque que parcimonieusement ces années terribles, on cherche même à en rire, tout en reprenant goût à la vie dans ses accents quotidiens…

Filmé sobrement par Michel Deville, Un monde presque paisible est une chronique simple et attachante, jouée de remarquable façon par Zabou Breitman, Simon Abkarian, Lubna Azaabal, Vincent Elbaz et quelques autres comédiens pleins de justesse. Le réalisateur de La Femme en bleu et de La Petite Bande avait bien annoncé, en 1999, que l’excellent La Maladie de Sachs serait son tout dernier film. S’il a décidé, à 71 ans, de reprendre le chemin des plateaux, c’est parce que la lecture du roman de Robert Bober l’a profondément touché, faisant renaître en lui le désir de tenter son adaptation.  » Sur le tournage, on a fêté mes 50 ans de cinéma, sourit le cinéaste aux cheveux blancs, ça m’a impressionné ! Il y a une limite d’âge, vous savez, même si je n’oserais plus annoncer aujourd’hui qu’ Un monde presque paisible est mon dernier film…  »  » Le livre de Bober m’a pris par surprise. Nous avons très vite su, Rosalinde ( NDLR : son épouse et co-scénariste) et moi, qu’il pourrait faire un film « , poursuit Michel Deville de sa voix douce.  » J’aime les chroniques ; le fait qu’il ne s’y passe rien, ou si peu, permet de se concentrer sur les personnages, tellement essentiels dans mon idée du cinéma « , continue le réalisateur qui fut d’autant plus séduit par le projet qu’il n’existe, au grand écran, que très peu d’évocations de l’immédiat après-guerre.  » On parle souvent de ce que les juifs ont souffert durant la guerre, Polanski vient encore de le faire et fort bien, mais on ne montre jamais ce qui leur arrive après, lorsqu’ils commencent à se reconstruire avec les moyens du bord, à revivre, tout simplement « , explique encore un Deville avouant  » un goût marqué pour les films qui empruntent des voies encore non explorées « .

Connaître l’indicible

 » Comme beaucoup de Français, se souvient le cinéaste, je n’avais pas vraiment idée de ce qui arrivait aux juifs qui étaient déportés. Et, au lendemain de la guerre, on en parlait très peu. Le livre de Primo Levi, paru juste après et où il révélait toutes les horreurs de la Shoah, n’a eu un grand retentissement que bien plus tard. A l’époque de sa sortie, il s’en est vendu à peine 500 exemplaires… On ne voulait pas savoir ! Et, pour beaucoup de ceux qui avaient vécu cet enfer, il était impossible d’en parler, c’était comme indicible. Robert Bober lui-même aura attendu 1993 pour consacrer un livre à sa propre expérience (il est lui-même entré, à 15 ans, comme apprenti dans un atelier de tailleur), ce livre que j’ai adapté avec sa généreuse confiance.  »

Un monde presque paisible dégage une émotion discrète, à petites touches précises et réalistes que viennent joliment relever quelques échappées dans la mémoire et l’imaginaire. Le toujours élégant Deville y met humblement sa fluide mise en scène au service d’une vérité humaine tendrement poignante. Le résultat est d’une immense douceur, bien plus optimiste qu’un livre où Bober évoquait aussi le regain de l’antisémitisme, concluant que tout pouvait recommencer. A l’heure où le péril du nouvel  » antijudaïsme  » se précise, le cinéaste a fait le choix de célébrer la vie. Sa chronique fait certes place à la colère, mais c’est de fragile beauté, d’espérance et de solidarité qu’il nous entretient surtout. Comme pour opposer son antidote à la haine…

Louis Danvers

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