Retour à l’île de Pâques

Le « dieu des pêcheurs de thons » qui trônait surl’île perdue du Pacifique retrouve peu à peu la mémoire. Une équipe d’archéologues belges a repris les fouilles là où, en 1934, le Mercator était venu l’embarquer

Le 2 mars 1934, une expédition franco-belge embarque pour la grande aventure. Destination: le nombril du monde! Leur mission? Etudier la tradition orale des Rapa Nui, les habitants originels de l’île de Pâques. Dans leurs cartons, les scientifiques ont aussi l’intention de réaliser des relevés et des inventaires afin de lever un coin du voile recouvrant cette civilisation énigmatique qui fascine le monde. Parmi les membres de l’expédition figurent le Belge Henri Lavachery, conservateur des Musées royaux d’art et d’histoire de Bruxelles, ainsi que le célèbre anthropologue suisse Alfred Métraux. Après cinq longs mois de navigation, alors que l’archéologue de la mission vient de perdre la vie, le navire arrive enfin en vue de l’île mystérieus du Pacifique. Non loin du rivage, d’innombrables colosses de pierre, le ventre rebondi, les oreilles allongées, le nez en trompette et les orbites creuses, jonchent le sol à côté de leur chignon de tuf volcanique. Jadis tournés vers l’intérieur de l’île comme si le reste du monde n’existait pas, les « esprits des ancêtres » ont longtemps porté sur le paysage un regard bienveillant avant qu’une mystérieuse catastrophe ne les culbute et réduise au chaos leur prestigieuse civilisation. Très vite, la perplexité des chercheurs augmente au fur et à mesure qu’ils tentent de la dissiper. Les descendants ont perdu jusqu’à la mémoire de leur restigieux passé et les faciès des géants prisonniers du volcan Rano Raraku semblent bouder ceux qui les interrogent. Seules circulent quelques légendes peu fiables.

Lors de leurs fructueuses prospections, hormis la découverte de nombreux pétroglyphes, les scientifiques mettent la main sur une vieille statue érodée mais atypique, parmi les remblais de l’Ahu o Rongo, l’un des 300 sites sacrés de l’île. Les autochtones l’appellent Pou Hakanononga, « le dieu des pêcheurs de thons ». Le 29 décembre 1934, au prix de mille efforts, le dieu est hissé par les membres de l’équipage à bord du célèbre navire-école, qui le ramena en Belgique.

Toujours exposée dans les salles du Musée du Cinquantenaire, cette statue est l’une des très rares à avoir jamais quitté son royaume. Jusqu’ici, mis à part son emplacement, le géant de 6 tonnes n’avait pas grand-chose à raconter et plutôt tendance à laisser les visiteurs sur leur faim. Seule sa morphologie, très primitive, suggérait une histoire plus ancienne que celle des autres colosses de l’époque, dite classique, du XVIe siècle. « Avec l’autorisation des autorités chiliennes et grâce à l’aide financière de la National Geographic Society, nous sommes retournés sur place pour effectuer des fouilles et avons retrouvé la plate-forme primitive qui l’avait supporté, explique Nicolas Cauwe, archéologue pour le compte des Musées royaux d’art et d’histoire de Bruxelles. Ses dimensions étaient non seulement inhabituelles, mais elle a pu être datée avec précision grâce à des traces de charbon de bois et à la présence d’un ossuaire à ses pieds. Le géant de pierre y avait été placé au XIIIe voire au tout début du XIVe sièclede notre ère,ce qui en fait le plus ancien jamais daté avec précision sur l’île de Pâques. ».

Les Atlantes n’ont plus la cote

La colonisation de ce « cul-de-sac » de la Polynésie orientale, perdu au milieu du Pacifique remonte probablement au 6e siècle de notre ère. Mais les débuts de cette occupation ainsi que ceux du mégalithisme pascuan demeurent très mal connus. Les rares datations fournies sont du reste toujours difficiles à mettre en corrélation avec l’érection des moais. Curieusement, trop peu de fouilles approfondies sont venues étayer les travaux des ethnologues. « Les grands projets de restauration et de redressement des maois en cours depuis une décennie, donnent au touriste une idée approximative de la splendeur passée de l’île, mais la transformer en Disneyland archéologique risque de faire passer à la trappe nombre d’informations précieuses, prévient son collègue Dirk Huyge, archéologue aux Musées d’art et d’histoire, nos travaux de fouilles ne sont certes pas aussi spectaculaires, mais ils contribuent de manière significative à retracer l’évolution de l’architecture monumentale pascuane. » Afin de savoir si les récentes découvertes représentent un cas unique ou une phase méconnue de l’architecture monumentale, l’équipe belge a l’intention de poursuivre ses fouilles sur d’autres sites tout aussi atypiques et ce, au moins jusqu’en 2006. Quant aux origines du peuple pascuan, chacun y a été jusqu’ici de sa petite théorie, sans parler des nombreux fantasmes qui ont longtemps fait recette, profitant du vide laissé par l’énigme archéologique. Grâce aux études linguistiques et biogénétiques, la plupart des scientifiques penchent actuellement pour une origine polynésienne. Peuple marin inventeur du catamaran, les Polynésiens ont conquis une à une toutes les îles du Pacifique. Les habitants de l’île de Pâques seraient dès lors issus des îles Marquises, connues également pour leurs mégalithes, et non d’Amérique du Sud, comme avait essayé de le prouver Thor Heyerdhal, en traversant l’océan sur un radeau de balsa, le Kon Tiki, en 1947.

Coïncidence, alors que l’équipe fouillait le socle du colosse de pierre, à Bruxelles, une inconnue déposa deux bouquets de fleurs au pied du vieux moai, le jour du décès du grand aventurier norvégien, le 18 avril 2002. « Comme la dame ne s’était pas présentée à la réception, le personnel du Musée a d’abord cru à une blague, mais j’ai tout de suite remarqué que les couleurs des pétales correspondaient exactement à celles utilisées lors des rites pascuans, s’émeut Mme Francina Forment, responsable des collections « Polynésie » aux Musées du Cinquantenaire. Il ne fait aucun doute que la personne qui avait déposé cette offrande y était accoutumée. Par respect, nous n’avons pas osé y toucher. »

Déjà de son vivant, Thor Heyerdahl était considéré par les Rapa Nui comme un demi-dieu pour le passé de l’île qu’il avait fouillé, ressuscité et fait connaître au reste du monde. Maintenant que le savant a rejoint le monde des ancêtres, peut-être aura-t-il droit, lui aussi, à sa statue …

Marc Fasol

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