Requiem des pauvres

La saga des conquérants de l’Amérique qui, pour beaucoup, n’eurent en guise de richesse que le son d’un accordéon

Les Crimes de l’accordéon, par Annie Proulx. Trad. de l’américain par André Zavriew. Grasset, 525 p.

Annie Proulx n’est pas du genre pressé. Dans son lointain Wyoming, elle fait même figure de Dame Patience, puisqu’elle a attendu la cinquantaine pour s’atteler à la littérature, au mitan des années 1980.  » J’avais tout mon temps, il faut avoir vécu avant d’écrire « , explique cette butineuse opiniâtre. Mais si talentueuse que, une fois en piste, elle a raflé pas mal de prix : en 1993, elle fut la première femme à remporter le PEN/Faulkner Award et, un an après, elle eut droit au très précieux Pulitzer. Lequel couronna le remarquable N£uds et dénouement (traduit aux éditions Rivages), un road movie drolatique qui nous entraîne vers les eaux froides de Terre-Neuve, dans des décors à la Jack London.

C’est peut-être parce qu’Annie Proulx est la fille d’un exilé franco-canadien qu’elle s’est attaquée aux Crimes de l’accordéon, une fresque tout en soufflets qui, sur un siècle, raconte la tragique histoire de l’immigration en Amérique, avec une générosité à la Steinbeck. Comme si l’auteur des Pieds dans la boue (Rivages) avait voulu éponger toutes les larmes versées par ces aventuriers qui allèrent chercher l’eldorado chez l’Oncle Sam, mais qui, pour la plupart, ne trouvèrent que la trique et la misère. Le roman est donc très noir, même si une douce musique le berce de bout en bout.

Cette musique, c’est celle d’un accordéon. Une modeste boîte à frissons, avec laquelle un Sicilien débarque à La Nouvelle-Orléans, en 1890. De  » la Mérique  » ce crève-la-faim a beaucoup rêvé. Trop. Car il ne tardera pas à découvrir que le paradis est un enfer, avant de se faire trucider au fond d’une geôle sordide. Reste l’accordéon, qui va passer de main en main pour réchauffer le c£ur de ses propriétaires successifs. Tous des migrants, eux aussi, des chasseurs d’espérance venus d’Allemagne, du Mexique, de France, de Pologne, de Norvègeà Chacun se consolera un moment en caressant les petites touches de nacre, dans des tourbillons de polka et de mazurka. Et chacun sera fauché par le sort, de façon souvent macabre, au fil d’une saga qui déploie ses trilles funèbres entre la frontière canadienne et le Texas, les fermes du Midwest et les bayous de la Louisiane. Jusqu’à ce final magnifique et presque faulknérien, où le petit accordéon sicilien laissera échapper son ultime complainte au bord d’un chemin poussiéreux, dans la fournaise du Mississippi.

Avec un souffle étonnant, Proulx mêle destins et ethnies, époques et cultures, pour dresser le pathétique inventaire de toutes les humiliations que l’Amérique infligea à ses immigrants. Un roman poignant, vertigineux : un requiem des pauvres sur un air d’accordéon.

André Clavel

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