Renaissance et déclin

Louis Danvers
Louis Danvers Journaliste cinéma

Comment ne pas comparer Marco Bellocchio et Bernardo Bertolucci, dont les nouveaux films sortent ces jours-ci en Belgique ? Nés respectivement en 1939 et 1941, ces deux cinéastes eurent une jeunesse marquée par la révolte et des espoirs révolutionnaires que leurs premières £uvres marquantes ( Les Poings dans les poches, en 1965, pour Bellocchio, et Prima della revoluzione, l’année précédente, pour Bertolucci) inscrirent avec une rare vigueur sur la pellicule. L’aîné dressa ensuite sa caméra rebelle contre les systèmes religieux ( Au nom du père), militaire ( La Marche triomphale) et médiatique ( Viol en première page), le cadet marquant sa prédilection pour le passé historique et la fresque sociale en signant Le Conformiste (sur la période fasciste), Novecento et Le Dernier Empereur. Brillants dans leurs premières années de création, les deux réalisateurs virent peu à peu leur inspiration se tarir. L’échec des utopies révolutionnaires, auxquelles ils avaient voulu croire, fut sans doute pour quelque chose dans les problèmes psychologiques d’un Bellocchio subissant l’influence cinématographiquement – sinon humainement – néfaste d’un psychanalyste qui finit par écrire le scénario de ses films, tandis que Bertolucci voyait son cinéma virer à l’exercice de style dénué de contenu.

L’actualité nous offre l’occasion de découvrir aujourd’hui simultanément les nouveaux films des deux auteurs. Le voisinage immédiat de ces £uvres offre une matière à émotion et à réflexion d’autant plus passionnante qu’elles se tournent toutes les deux vers le passé révolutionnaire cher à leur réalisateur. Bertolucci a mis le cap sur le Paris de 1968 et des manifestations étudiantes, Bellocchio sur le Rome de 1978 et des Brigades rouges. Dans The Dreamers, le premier met en scène un trio de jeunes cinéphiles passionnés de cinéma et que choque le sort de Henri Langlois, le directeur de la Cinémathèque française, dont le renvoi par le gouvernement allait déclencher les premières manifs menant à l’explosion de Mai 68.

Dans Buongiorno, notte, le second nous fait suivre les membres d’un groupe de brigadistes rouges qui enlèvent et tueront ensuite le président de la Démocratie chrétienne, Aldo Moro. Les deux films tournent rapidement au huis clos : celui de Bertolucci, situé dans le luxueux appartement où, en l’absence de leurs parents, Isabelle et Théo (frère et s£ur incestueux) entraînent Matthew dans une suite de jeux de plus en plus ambigus, et celui de Bellocchio dans l’appartement de location où a lieu la séquestration de Moro. Dans chacun des films, les rumeurs du dehors sont cruciales, qui signalent l’insurrection estudiantine dans The Dreamers et les réactions médiatiques et politiques au kidnapping dans Buongiorno, notte. Mais, là où Bertolucci s’abandonne de triste façon à un érotisme décoratif et à la nostalgie d’une innocence perdue, Bellocchio cerne sans fard la culpabilité naissant des idéaux dévoyés, des espoirs inutilement éclaboussés de sang. La futilité de The Dreamers rendant par contraste encore plus bouleversante la profonde honnêteté d’un Buongiorno, notte qui ramène son auteur en pleine – même si douloureuse – lumière.

Louis Danvers

Partner Content