» Remettons les jeunes au centre du jeu « 

Spécialiste de la guérilla séparatiste thaïlandaise et des rapports entre mondialisation et néodjihadisme, la Belge Virginie André étudie les malaises qui instrumentalisent l’islam.

Virginie André est chercheuse à l’Alfred Deakin Institute for Citizenship and Globalisation de Melbourne (Australie) et à l’Institut français de recherche sur l’Asie du Sud-Est contemporaine (Thaïlande). La Belge s’est fait un nom en étudiant la rébellion séparatiste et islamiste de l’extrême sud de la Thaïlande (6 400 morts en dix ans). Elle vient d’organiser un colloque international sur le terrorisme pour le compte, notamment, de l’instance thaïlandaise de régulation des médias et du ministère australien des Affaires étrangères. Plusieurs Belges ont fait le déplacement à Melbourne, dont Rik Coolsaet (Université de Gand), Isabelle Praile (ex-vice-présidente de l’Exécutif des musulmans de Belgique) et Khaled Boutaffala (asbl Atmosphère, Schaerbeek).

Le Vif/L’Express : D’où vient votre intérêt pour le radicalisme ?

Virginie André : Des attentats du 11-Septembre. J’ai compris que le monde allait changer et que les politiques de sécurité allaient affecter l’image et le sens de l’appartenance des communautés musulmanes dans le monde entier. En 2004, les premiers attentats au nom de l’islam se sont produits dans ce qui était, jusqu’en 1771, le royaume musulman de Patani, à l’extrême sud de la Thaïlande. Au départ, il s’agissait d’un mouvement séparatiste sur une base ethno-nationale, sans lien avec le terrorisme international. Dix ans plus tard, le conflit est devenu beaucoup plus extrémiste, hyperviolent et il s’est idéologiquement connecté au djihadisme globalisé de l’Asie du Sud-Est. Je cherche à comprendre pourquoi les jeunes de la guérilla indépendantiste empruntent certains de leurs thèmes et iconographies au djihadisme globalisé et comment on pourrait leur opposer un autre discours dans les médias et sur les réseaux sociaux.

Avez-vous noté, en Europe aussi, une aggravation de la situation ?

Oui, il y a de la colère et du ressentiment chez les jeunes. Ils n’ont plus beaucoup d’espoir. Certains, malheureusement, ne se reconnaissent plus dans nos projets de sociétés démocratiques. Aujourd’hui, c’est Daech, demain, ce sera autre chose. Là où Al-Qaeda restait encore très théorique, Daech propose aux jeunes une expérience concrète sur un territoire physique. Dans le sud de la Thaïlande, l’islam est le nouveau ciment de la jeunesse. L’islam, ou plutôt  » les islams « , sont instrumentalisés à des fins violentes, avec un effet de génération et une lecture de la religion quelque peu littéraliste et très binaire. Tant que les jeunes ne peuvent pas entrer dans la vie active et se construire positivement, leur vulnérabilité offrira un terrain propice aux recruteurs.

Quelles sont vos recommandations à l’égard des médias et du monde politique ?

Il faut remettre les jeunes au centre du jeu et accroître leur esprit critique par l’éducation aux médias. L’enseignement du fait religieux doit être mieux encadré et adapté à leurs besoins. Au-delà du sécuritaire, nos politiques doivent aussi s’intéresser à l’aspect socio-économique de la question. Aujourd’hui, beaucoup se focalisent sur la radicalisation et très peu sur les causes de celle-ci. En tant que chercheurs, nous avons la responsabilité de documenter le débat mais nous devons rester humbles tant que nous n’avons pas toutes les clés. Trop d’experts ne sont plus en contact avec le terrain. L’heure est grave et le départ de nos jeunes vers la Syrie ne doit plus servir aux luttes politiques intestines qui affaiblissent depuis trop longtemps nos démocraties. J’aimerais appeler nos responsables à rendre ses lettres de noblesse à la politique, sa dignité à notre beau pays et l’espoir d’un meilleur avenir à tous nos jeunes.

Entretien : Marie-Cécile Royen

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