Recréer la nature

Des forêts du plateau de Saint-Hubert, en Ardenne, ont été volontairement détruites. Puis réaménagées, au grand profit de la faune et de la flore, ainsi que des promeneurs et des chasseurs.

Quelque part sur le plateau forestier ardennais, à plus de 500 mètres d’altitude, on trouve un paysage de terre brûlée, qui évoque les tranchées de la Grande Guerre dessinées par Tardi. Un tableau de désolation, avec des milliers de branches gisant sur le sol et des monceaux de souches qu’une nuée d’obus semblent avoir arrachés de l’argile. Un coin perdu, oublié des hommes ? Non. Ce petit bijou, pris en main par des scientifiques wallons, pourrait constituer, demain, le point d’orgue d’un nouveau type d’attraction touristique et de gestion de la biodiversité.

Voici quelques années, des chasseurs de la région de Saint-Hubert décident de transformer de vastes forêts de conifères en tourbières. Pourquoi une idée aussi saugrenue ? Autrefois, ces terres ont abrité un paysage de landes et de marais qui, planté de milliers d’épicéas au xxe siècle, n’offre aujourd’hui plus aucun intérêt économique. Le besoin de bois de mine s’est tari. Et, sur un sol aussi pauvre, les arbres de deuxième et troisième génération, affectés par les tempêtes et les maladies, poussent mal. Quant au gibier, il ne parvient plus à s’épanouir dans ce biotope sombre et fermé, peu favorable au développement d’arbustes nourrissants. Pour assurer la survie du grand gibier et éviter qu’il n’abîme les arbres, les chasseurs sont obligés de le nourrir à grands frais.

C’est alors qu’une idée germe : persuader les propriétaires de ces terres, tant privées que publiques, que l’on peut réduire drastiquement l’emprise de cette forêt. Pour faire réapparaître un paysage marécageux, propice au retour d’une flore et d’une faune disparues de longue date. La perspective séduit la Commission européenne : sa ligne de crédit Life, destinée à restaurer des habitats rares dans l’Union, financera la moitié des travaux, soit 1,1 million d’euros, l’autre moitié étant à la charge de la Région wallonne.

Les grands moyens sont utilisés : des pelles mécaniques sillonnent le massif, les arbres exploitables sont abattus, les autres, broyés. Des engins lourds décapent le sol pour permettre la germination de graines enfouies dans le sol depuis longtemps. Surtout, on bouche les 80 kilomètres de drains qui, pendant cent ans, ont évacué l’eau du plateau vers l’aval. On crée 24 étangs et 2 600 mares ( !) et on érige huit kilomètres de digues. Car l’eau, indispensable à la restauration de la tourbière, doit absolument être retenue sur place.

Les forestiers s’attendent au retour du castorà

Aujourd’hui, le calme est revenu. Le paysage s’est métamorphosé : il a gagné en ouverture et en clarté. La zone entière (800 hectares) n’est plus qu’un immense gagnage  » naturel  » pour des centaines de cerfs et de chevreuils. Un nouvel équilibre forêt/gibier s’installe. Des aires de vision de la faune et des panneaux explicatifs sont accessibles aux promeneurs. La végétation indigène – orchidées, bruyères, myrtilles – retrouve ses droits. A la bonne saison, un berger et ses 500 moutons veillent à ce qu’elle n’envahisse pas toutes les terres. Des oiseaux que l’on croyait perdus recolonisent peu à peu les lieux : grues, grèbes, bécassines, hiboux des marais, etc. Les forestiers s’attendent même au retour du castor…

A terme, l’objectif est d’attirer les touristes dans la région, pour quelques jours. Ce serait tout bénéfice pour les communes, propriétaires du terrain. Sans compter les revenus issus de la location des chasses, désormais plus giboyeuses. Il reste, bien sûr, à entretenir ce splendide territoire, via des plans de gestion draconiens. Bientôt, la zone tout entière devrait être classée réserve naturelle domaniale. Sera-ce une garantie suffisante ?

Philippe Lamotte

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