Ramuz : symphonie pastorale

Dans son ouvre, l’écrivain vaudois arpente les montagnes de sa Suisse natale pour mieux questionner l’universel. La Pléiade restitue ce chant du monde angoissé

Romans, de C.-F. Ramuz. Edition publiée sous la direction de Doris Jakubec. Tome I, avec la collaboration de Roger Francillon, Gérald Froidevaux, Daniel Maggetti et Alain Rochat ; tome II, avec la collaboration de Noël Cordonnier, Jérôme Meizoz, Christian Morzewski, Jean-Louis Pierre, Philippe Renaud, Alain Rochat et Vincent Verselle. Gallimard/La Pléiade, 1 752 et 1 788 p.

Claudio Magris a écrit que le pays natal de l’écrivain, celui où il rencontre la vie et reçoit le don de la raconter, s’imprime souvent dans sa mémoire comme métaphore du monde. Sa patrie (la Provence de Giono, la Gironde de Mauriac, l’empire austro-hongrois de Joseph Roth, la Bosnie d’Ivo Andric) lui donne une identité à la fois charnelle et imaginaire, qui le rattache à l’universel. Son pays n’est pas une prison, puisque les pays sont comme les hommes, posés les uns à côté des autres ; et l’universel entrevu dans ce premier contact avec un paysage, une langue et des visages échappe à l’abstraction. Le Vaudois Charles-Ferdinand Ramuz, né à Lausanne en 1878, dans un petit canton de la langue française, appartient à cette catégorie d’auteurs liés à leurs semblables par le berceau de la terre et l’horizon de leur premier ciel.

 » Affermissons-nous par les yeux et par le c£ur à l’endroit où nous sommes nés « , écrivait-il, jeune encore, pendant qu’il vivait à Paris. Ramuz n’a cessé dans ses romans de vouloir  » étreindre et pénétrer  » la montagne et les lacs de sa Suisse natale,  » la mère des fleuves « , où il voyait l’origine du monde, tout en questionnant l’inconnu et l’universel. C’est un solitaire qui voudrait prendre à poignée le c£ur et l’âme, comme disait Renan, et cherche la fraternité dans les communautés de villages ou de pays, dont il transfigure réalités et visions.

La révolution soviétique lui donne (brièvement) l’illusion d’un  » grand printemps « . Il pense à Tolstoï et à Dostoïevski, ce n’était que Lénine et Trostki. Le mirage l’entraîne à un lyrisme sans retenue, mais le peuple poète qu’il espérait finit dans la misère ou dans les camps d’esclaves. Les seuls drapeaux que suivra désormais Ramuz seront les bannières verte ou blanche de ses éditeurs (Grasset, Gallimard). Des amitiés – Stravinsky, qui met en musique son Histoire du soldat (créé en 1918 à Lausanne et vite repris à Paris par Georges Pitoëff), Paulhan, Henry Poulaille, Maritain, Charles-Albert Cingria, Paul Claudel – lui évitent de tomber dans une solitude morale à laquelle il était voué en refusant à la fois le matérialisme du communisme et celui de la société bourgeoise.

La solitude n’est pas l’ennemie de l’écrivain. Plus d’une vingtaine de romans témoignent d’une énergie qui ne s’érode pas. Avec Adieu à beaucoup de personnages, Ramuz s’émancipe du réalisme courtisé à ses débuts pour interroger des formes neuves. Il s’avance au-devant de  » l’inconnu des choses  » et explore sa propre opacité, inventant une langue un peu lente, volontairement répétitive, irritante parfois, qu’il accorde à son pas de montagnard dépaysé et au mouvement plus large du cosmos.

Les héros de ses romans sont souvent des communautés de villages ou de petites cités.  » Vignerons, gens de petits métiers, gens de bureau, gens de boutique, mis sous un beau soleil devant une belle eau, quatre ou cinq mille, parmi nos vignes « , comme dans L’Amour du monde.  » Une grande bande d’amis « , comme dans Terre du ciel. Toutes souvent rétives au mystère. Le monde selon Ramuz est livré au travail des forces de la mort, et même les résurrections finissent mal. Plusieurs thèmes reviennent de livre en livre et s’articulent en symphonie. La nature (alliée ou ennemie), l’amour, la séparation ( » Tout ce qui naît est orphelin « ) et l’unité, la fraternité, la force des images, la peur, l’incapacité des hommes à vivre le bonheur ( » Le bonheur s’en allait d’eux, parce qu’il était toujours le même « ), l’attente d’un miracle, la proximité de la souffrance et de la joie.

Des miserere murmurés à la terre

Céline avait prédit qu’en l’an 2000, outre ses propres £uvres, ce serait Ramuz qu’on lirait. Le lit-on vraiment ? Ce n’est pas sûr. Ramuz (mort en 1947) écrivait de son beau rivage de Pully ; il aimait passionnément la vie, mais il avait le c£ur lourd. L’inquiétude, existentielle et mystique, qui pesait sur lui, ralentit son rythme et assombrit son univers de terroir sublimé. Peu de célébration (ce n’est ni Giono ni Claudel), pas d’élan, mais plutôt des angoisses prophétiques et des miserere murmurés à la terre. Ce sont ces questions (Si le Soleil ne revenait pas ?) qui le rattachent pourtant à notre temps, celui de l’ère des masses, des catastrophes écologiques et de la beauté blessée.

par Daniel Rondeau

Une langue un peu lente qu’il accorde à son pas de montagnard dépaysé

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