» Qu’ils mangent des briques ! « 

Le théâtre, cet  » art vivant « , a-t-il encore une place dans la cité aux yeux de nos dirigeants politiques ? On est en droit d’en douter. La plupart des institutions théâtrales ont encore, malgré de nombreuses promesses ministérielles, à peine de quoi  » fonctionner « , c’est-à-dire vivoter sans pouvoir envisager de vraies grandes créations. Une soixantaine d’entre elles attendent le 14 avril, date (maintes fois reportée) à laquelle le gouvernement de la Communauté française devrait décider de la reconduction et de l’indexation de leurs contrats-programmes. A l’heure actuelle, il n’est même pas certain que l’indexation soit encore envisagée ! Comment, dans ces conditions, les théâtres peuvent-ils élaborer leurs prochaines saisons ? Qu’ils se débrouillent ! Pis : la majorité de nos créateurs travaillent sans le sou depuis belle lurette, attendant patiemment une réponse à leurs demandes de subventions. Non, il ne s’agit pas de n’importe quel aspirant Scapin frais émoulu qui tend la sébile au contribuable pour vivre de son  » âârt  » ! Sont concernés ici les meilleurs de nos metteurs en scène et de nos compagnies, ceux dont les spectacles dansent sous la pluie des applaudissements de la critique et du public, des prix et des invitations à l’étranger. Ce sont les  » Fab Five  » des  » Vieux Jeunes  » ( lire ci-contre), les surdoués Philippe Sireuil et autres Frie Leysen, directrice et alchimiste de l’indispensable KunstenFestival des Arts, qui font antichambre dans les cabinets ministériels… Mais voilà, il n’y a plus un seul euro ! clament à l’envi le ministre-président de la Communauté française, Hervé Hasquin (MR), et le tout nouveau ministre des Arts et Lettres, Olivier Chastel (MR).

 » Ils veulent du pain ? Qu’ils mangent donc des briques !  » L’affirmation pourrait par ailleurs résumer une partie de la politique de cette législature. Car des briques, on en a vu, et c’est certes tant mieux, avec la construction du musée du Grand-Hornu et, à Bruxelles, celle d’un tout nouveau Théâtre national. Mais quels artistes ces bâtiments vont-ils encore pouvoir accueillir ? Le National n’aura même pas sa subvention ajustée à l’ambition de ce nouveau lieu, ce qui lui fut pourtant promis. Et nombre d’autres dossiers importants sont en rade… Comment en est-on arrivé là ?

Question gestion de la Culture, éternelle crève-la-faim qui, pourtant, en a vu d’autres, cette législature aura probablement été la plus grotesque de toutes. Pour des raisons de marchandages politiciens, cette matière aura été, dès le départ, saucissonnée entre différents ministères : à la  » Culture  » (détenue par le PS, avec, successivement, les ministres Collignon, Demotte et Dupont), les briques, justement ; et aux  » Arts et Lettres  » (pour le MR, qui a vu défiler Hazette, Miller, Ducarme et Chastel), le contenu de celles-ci. Exemple : les murs et les étagères d’une bibliothèque dépendent d’un ministère, et les bouquins, d’un autre ! Pas moins de sept ministres (sans compter l’audiovisuel !) seront donc passés en quatre ans, avec tous les coûts des nouveaux cabinets et préavis itou. Non seulement, il n’y aura eu aucune continuité et aucune cohérence dans la gestion des matières, mais chaque ministre aura souvent favorisé les opérateurs de sa chapelle ou de sa circonscription électorale. Les promesses (souvent écrites) aux institutions et compagnies ? Chacun aura, bien sûr, accusé son prédécesseur de  » paroles inconsidérées « .

Pourtant, les accords de la Saint-Boniface avaient quelque peu renfloué la Communauté française. Mais les fonds sont allés majoritairement à d’autres secteurs… Hervé Hasquin s’était réservé une belle part du gâteau pour son projet d’assurance-dépendance vieillesse, qui non seulement est enterré, mais n’était même pas dans ses compétences ! Aux arts de la scène, entre-temps, arrivait Olivier Chastel, certes plein de bonne volonté, mais qui n’a plus trouvé un liard dans ses caisses pour honorer les engagements de ses prédécesseurs… Si l’on sait, en outre, que le Budget est aux mains de Michel Daerden (PS), que le président du PS, Elio di Rupo, a pu trouver de quoi favoriser sa bonne ville de Mons et que la démission du MR Ducarme est du pain bénit pour les socialistes juste avant les élections, on peut accorder quelque crédit aux mauvais esprits qui avancent que, en toute fin de législature, il serait très malvenu de soutenir Chastel, le petit nouveau MR qui débarque, pour aider les arts de la scène… Une bérézina générale, c’est tout bénef pour le PS, chuchote- t-on dans le landerneau. En attendant, tous s’accordent pour annoncer des années de vaches (encore plus) maigres à la Culture… Une histoire bien belge de politique politicienne, tout bonnement lamentable. Et scandaleuse.

Par Elisabeth Mertens

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