Qui se cache derrière Zougam ?

L’enquête sur les attentats de Madrid privilégie la filière marocaine. Le principal suspect, Jamal Zougam, appartiendrait au Groupe islamiste combattant marocain. Un réseau connu en Belgique. Décryptage

Jamal Zougam ?  » Une personne aimable et souriante « , affirme la boulangère à côté de la boutique de téléphonie Nuevo Siglo, un des magasins les plus courus du quartier populaire Lavapies, à Madrid, et dont le Marocain était le gérant.  » Sympa et sans problème « , ajoute un marchand de fruits. Zougam, adepte des clubs de sport, vit depuis quinze ans à Ascao, un autre quartier ouvrier de la capitale espagnole, avec sa mère et ses deux s£urs. Une famille apparemment sans histoire, même si elle ne se mêle guère au voisinage. Jamal Zougam n’est pourtant pas un inconnu pour les services de renseignement en Europe.

Un peu partout sur le Vieux Continent, les fichiers de police livrent un grand nombre d’informations sur lui. Son nom est apparu dans plusieurs enquêtes liées au terrorisme islamiste. Il n’était jusqu’alors qu’un personnage de second plan, repéré lors de contacts avec des militants aguerris, récemment rentrés d’Afghanistan. Aujourd’hui, pour le juge espagnol Juan del Olmo, chargé de l’enquête sur le massacre du 11 mars, il est, parmi la quinzaine d’individus arrêtés, le suspect n°1, coordinateur supposé de la quadruple explosion de Madrid dont le bilan a été ramené à 190 morts et quelque 1800 blessés. Ramassé à la gare d’El Pozo, un sac contenant une bombe intacte, reliée à un téléphone portable agissant comme détonateur commandé à distance, a permis aux enquêteurs de remonter jusqu’à lui. Des passagers l’ont, en outre, reconnu : le 11 mars, vers 7 heures du matin, ils l’auraient vu appuyé contre un wagon, à la gare d’Alcala de Henares, dans la banlieue madrilène, là où les terroristes ont déposé leurs bombes dans les trains en direction de la gare d’Atocha, à Madrid.

Zougam, 30 ans, originaire de Tanger, était, il y a deux ans déjà, dans le collimateur du juge Balthazar Garzón qui, dans son enquête espagnole sur la préparation des attentats antiaméricains du 11 septembre 2001, s’est intéressé au carnet d’adresses du Marocain, rempli de noms de membres d’Al-Qaida, dont celui d’Abou Dahdah, le chef présumé de la cellule espagnole de la nébuleuse terroriste, aujourd’hui sous les verrous. On sait, par ailleurs, qu’il a fréquenté des mosquées extrémistes à Londres et qu’il aurait eu des contacts en Norvège avec l’imam Kraker, fondateur d’Ansar Al-Islam, un groupe terroriste proche d’Al-Qaida, actif dans le nord de l’Irak. Dans le bureau de Garzón, Zougam a aussi été entendu par le juge français antiterroriste, Jean-Louis Bruguière, sur ses relations, en 1998, avec David Courtailler, un Français converti à un islam radical, actuellement jugé à Paris pour sa participation aux  » filières afghanes « . Mais, à l’époque (fin 2001), Zougam n’avait commis aucun délit. La justice espagnole n’avait rien à lui reprocher et l’a donc relâché.

On sait désormais que le suspect se trouvait également à Casablanca, juste avant les attentats du 16 mai 2003 qui ont tué 41 personnes dans la ville côtière marocaine. Ce qui avait incité les services de renseignement du Maroc à mettre en garde, dès le mois de juin, leurs homologues espagnols contre cet homme, considéré comme un maillon important de la cellule espagnole d’Al-Qaida. Mais la collaboration policière entre Rabat et Madrid souffrait, à l’époque, des relations politiques très tendues entre l’ancien Premier ministre José Maria Aznar et les dirigeants chérifiens. Aujourd’hui, il semble acquis que les policiers espagnols travaillent à partir de l’enquête marocaine sur les attentats de Casablanca.

Mais qui se cache derrière le suspect n°1 des explosions de Madrid ? Jamal Zougam entretenait des relations avec un mouvement islamiste radical, le Groupe islamique combattant marocain (GICM), lourdement suspecté dans les attentats de Casablanca. Cette organisation armée clandestine et tentaculaire, dont le noyau se trouve en Europe, dépendrait directement d’Al-Qaida, notamment pour son financement. Elle figure à ce titre dans la liste du Conseil de sécurité de l’ONU, reprenant les groupes affiliés au réseau d’Oussama ben Laden.

Depuis quelques jours, le nom de Mohammed Al-Garbuzi est apparu dans l’enquête madrilène. Ce Britannique d’origine marocaine, résidant à Londres, est un des principaux leaders du GICM et même son fondateur, selon certaines sources. Il aurait joué un rôle important dans les attentats de Casablanca. Mais Scotland Yard n’a jamais pu prouver son implication dans une activité terroriste. Jusqu’ici. Car, selon le quotidien Independent on Sunday, il serait en cavale depuis le 17 mars…

Outre le Maroc, on retrouve la présence du GICM dans certains pays d’Asie, en Espagne, en France, aux Pays-Bas, au Danemark, en Allemagne, au Royaume-Uni, en Italie. Et… en Belgique. Le 19 mars, des perquisitions ont été menées à Bruxelles, à Anvers et à Maaseik. Quatre hommes ont été interpellés et inculpés d’appartenance à un groupe terroriste, le GICM selon toute vraisemblance. D’après le parquet fédéral, les policiers auraient trouvé, chez eux, des faux papiers. Cette cellule – si cellule il y a – ne semblait pas nourrir de projets d’attentat. Il s’agirait plutôt d’une structure logistique. L’enquête devra déterminer si ces hommes, des anciens d’Afghanistan, ont un lien avec les attentats de Madrid.

Les premières traces du GICM en Belgique remontent à l’affaire Melouk. Lors de son arrestation mouvementée rue Wéry à Ixelles, en mars 1998, les policiers étaient tombés, dans la cache d’un des complices du terroriste, sur des manifestes expliquant les fondements du GICM.

Apparu vers la fin des années 1990, le Groupe islamique combattant marocain prône le djihad au Maroc dans le but d’y établir un Etat islamiste et d' » en finir avec la présence juive au Maroc « . Il fait partie des réseaux de type GIA algérien, à l’instar du Groupe islamique combattant tunisien (également bien implanté en Belgique, on l’a vu lors du procès Trabelsi) ou du Groupe islamique combattant libyen. Leurs combattants  » djihadistes  » sont soit d’anciens engagés de la guerre d’Afghanistan contre l’armée soviétique, soit des recrues entraînées, au cours de la seconde moitié des années 1990, dans les camps d’entraînement d’Al-Qaida, dans les montagnes de l’Hindu Kush. Tous ces activistes  » nationalistes « , qui considèrent l’Afghanistan comme un sanctuaire et qui ont pris le GIA algérien comme modèle de lutte religieuse mais sans atteindre sa force de frappe dans leur propre pays, constituent aujourd’hui des réseaux transnationaux. Ils se réclament du salafisme le plus violent et ont étendu leurs objectifs à l’Occident, où ils sont recrutés.

Dans son livre L’Islam mondialisé (Seuil, septembre 2002), Olivier Roy explique :  » La plupart de ces activistes ne vivent pas dans le pays où ils sont nés, ils ont des nationalités parfois occidentales et ont presque tous étudié et vécu dans plusieurs pays. Ils sont soit issus des classes moyennes, soit venus des ôquartiers difficiles », avec souvent une expérience de ôgalère », de drogue. Ils ont fait des études modernes et ont eu une jeunesse à l’occidentale « , avant de connaître un retour au religieux et de virer vers un radicalisme politique.

Dans une étude consacrée à l’islam radical, publiée dans les Cahiers Custodes (éditions Politeia, 2001), Alain Grignard, islamologue à l’ULB, à l’ULg et commissaire à la police fédérale, souligne, en outre, que ces mouvements ont aujourd’hui recours à  » des activités délictueuses qui sont légitimées religieusement « , car elles sont destinées à combattre une société impie à laquelle les combattants n’appartiennent pas ( Le Vif/L’Express du 22 mars 2002). Cette idéologie, qu’on appelle le takfîr, résulte d’une acrobatie théologique d’un groupe radical égyptien des années 1970 : selon ces extrémistes, ceux qui se prétendent musulmans dans la société égyptienne mais ne se livrent pas à la guerre sainte contre un pouvoir jugé illégitime sont eux-mêmes des mécréants.  » Les ôvrais  » musulmans n’ont alors d’autre choix, explique encore Grignard, que de leur jeter l’anathème ( takfîr, en arabe) et de se retirer de cette société hypocrite pour mieux lui faire la guerre.  »

Forts de cette interprétation très libre et très opportuniste des textes sacrés, ces groupuscules islamistes se professionnalisent en évoluant de plus en plus dans les milieux criminels de droit commun (trafic d’armes et de voitures, faux papiers), alors que les premiers islamistes en Occident devaient improviser pour survivre dans un monde dont ils connaissaient peu les références. Le message takfîr trouve également un écho favorable dans les prisons, où des islamistes  » politiques  » côtoient des détenus de droit commun qu’ils convertissent à un  » islam  » sommaire et radical. Ces nouveaux convertis – sans doute les terroristes de demain – inquiètent les experts du terrorisme islamiste.

Thierry Denoël, avec Eric Pelletier et Jean-Marie Pontaut

Les groupuscules islamistes

se professionnalisent

et se lient avec les mileux criminels de droit commun

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