Questions à la  » rue européenne « 

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L’originalité caricaturale de l’administration Bush (son discours manichéen et sa  » mission providentielle « …) est aveuglante. Le discrédit qu’elle mérite implique-t-il pourtant qu’on lui laisse le monopole de la défense de la démocratie ? Suffit-il à lever chez nous tout scrupule moral pour le devoir d’ingérence dont elle se réclame ? Sur ce point, comme sur le reste, on souhaiterait des manifestations plus conséquentes avec elles-mêmes.

Etre plus conséquent, c’est relever d’abord que le refus d’un monde unipolaire, pour ne pas être incantatoire, doit se convertir dans le souhait d’une Europe capable de s’assumer politiquement, d’assurer sa propre sécurité et d’infléchir concrètement le devenir du monde dans le sens des valeurs qu’elle défend. Il faudra donc s’attendre à ce que l’on nous présente la double facture d’un tel programme. Le multilatéralisme, tant souhaité au plan mondial, se paiera d’abord politiquement par un alignement sans faille sur les Européens les moins impuissants, s’il leur sied de se mettre d’accord entre eux. Même si l’on nous tient un discours lénifiant sur les économies d’échelle que pourraient réaliser les Etats européens par la coordination de leurs moyens militaires, on nous adressera ensuite la facture d’un réarmement. D’ailleurs, le gouvernement français de Jean-Pierre Raffarin a déjà enclenché le processus avant que ne se déclare la crise irakienne : moins pour l’école, plus pour l’armée. N’est-ce pas le plan pluriannuel de dépenses militaires qui mettra structurellement la France en défaut par rapport au pacte de stabilité européen ?

Il n’est pas sûr que les manifestants pour la paix pourront encore longtemps se mêler tranquillement au défilé favorable à une Europe plus sociale… Car cette priorité militaire européenne, c’est le défi que renvoient les conservateurs américains aux critiques que nous leur adressons. Si les Européens peuvent encore se réclamer de leur modèle social, disent-ils, c’est parce qu’ils n’assument ni le coût de leur défense ni celui de leur ambition morale, toutes deux prises en charge par les Etats-Unis depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale. Et de nous suggérer de financer un réarmement européen sur le dos d’un Etat providence qu’ils jugent de toute façon trop généreux. Bref, si l’on n’y prend garde, les partisans d’une vraie politique étrangère et de défense européenne risquent de pousser insensiblement vers le modèle américain une Europe qui sacrifierait son modèle social et confierait son développement technologique et économique aux industries de la guerre et à leurs lobbies.

Il faut aussi lever une autre hypothèque pour éviter l’effet miroir E-U/UE. Derrière l’administration Bush se cache aussi la nécessité d’une realpolitik énergétique. Certes, elle peut prendre d’autres formes, plus sournoises et moins imprévisibles que la guerre spectaculaire. On ne dira donc pas ici que les Etats-Unis font la guerre pour le pétrole, mais bien que, inéluctablement, le modèle de développement qu’ils ont choisi détermine à moyen terme le respect de leur intérêt vital en matière énergétique. Et qui dit intérêt vital sous-entend un mépris relatif des considérations nobles ravalées alors au rang de prétextes, puisque le crédit de ceux qui s’en réclament est atteint.

Mais les Européens sont-ils différents sur ce point ? De façon plus ou moins visible, on devine finalement un agenda caché commandé par les ressources énergétiques qui se concentrent dans le golfe Persique. Toute l’histoire du xxe siècle dans cette région a été pourrie par cette donne qui a stimulé les puissants à adopter, à entretenir ou même à susciter les entreprises politiques locales les plus folles et les plus sanguinaires. Malheur aux peuples qui ont tiré ce lot empoisonné de l’or noir et dont l’entrée dans le monde moderne s’est faite par pipelines interposés ! Les Européens, mal pourvus, seraient donc bien inspirés de diminuer leur dépendance à l’égard des hydrocarbures dont les réserves sont de toute manière limitées à quelques décennies. Ils gagneraient en sérénité et en crédit aux yeux du monde. C’est un chantier tenable à l’échelle du continent et dans lequel les Etats, les industriels et… les citoyens peuvent s’investir. Du moment que l’on refuse de réhabiliter, pour la cause, les illusions du nucléaire des années 1970, les bénéfices écologiques collatéraux seraient à ce point évidents pour la planète qu’à eux seuls ils justifient une politique volontaire. N’est-ce pas cela, le développement durable ? Cela suffira-t-il à faire baisser la tension fatale qui pèse sur le Moyen-Orient et sur d’autres régions stratégiques gratifiées de sous-sols juteux ? Si elle n’est pas suffisante, c’est une condition sine qua non à moyen terme, et, à tout le moins, un facteur de paix mondiale. Car, quand il n’y aura plus de pétrole pour tout le monde, les intérêts vitaux risquent de parler fort, y compris entre les deux rives de l’Atlantique.

Sous peine de se complaire dans l’impuissance de ses murmures rageurs, la  » rue européenne  » doit accepter d’entrer dans des choix qui l’engagent : pour sortir de l’enchaînement inexorable d’une histoire prévisible, il faut accepter d’y entrer.

Par Théo Hachez, directeur de La

Militarisation croissante, modèle social sacrifié, pièges énergétiques : des enjeux que les manifestations anti-Bush ne montrent pas

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