Qu’est-ce qui fait courir Khaddam ?

Ancien vice-président, Abd al-Halim Khaddam accuse le chef de l’Etat, Bachar el-Assad, d’avoir soutenu l’assassinat de Rafic Hariri. Non sans arrière-pensées politiques

Jamais, sans doute, l’ex-vice-président syrien, Abd al-Halim Khaddam, n’avait autant fréquenté les journalistes. C’est la chaîne de télévision saoudienne Al-Arabiyya qui a ouvert le ban, en diffusant, le 29 décembre 2005, quelques morceaux choisis tirés d’une très longue interview. Deux jours plus tard, les téléspectateurs les plus assidus avaient droit, trois heures durant, à la version intégrale. Le one-man-show se poursuit pendant une quinzaine de jours, jusqu’à ce que les autorités françaises y mettent un terme en rappelant à l’ancien dignitaire baasiste, installé à Paris depuis l’été dernier, que les hôtes de la République ont un devoir de réserve. C’était au lendemain d’une ultime prestation médiatique, le 10 janvier, sur Europe 1. Le même jour, le quotidien à capitaux saoudiens Al-Hayat renonçait sans explications à publier un entretien pourtant annoncé la veille dans ses colonnes. Depuis, il se murmure qu’Abd al-halim Khaddam envisagerait de quitter les bords de la Seine pour rejoindre les rives du Golfe et l’émirat du Qatar.

 » Tout ce qu’il dit est vrai, et tout ce qu’on dit de lui est vrai aussi « , résume un bon connaisseur du sérail damascène. Ce que Khaddam dit tout haut, et que bien d’autres pensent tout bas, c’est que les services syriens n’auraient pas pu tuer Rafic Hariri – décédé le 14 février 2005 dans un attentat à la voiture piégée – sans l’aval du président Bachar el-Assad. Et que c’est donc bien le chef de l’Etat syrien qui a signé l’arrêt de mort de l’ancien Premier ministre libanais. Ce qu’on dit de lui, et qui est avéré, c’est qu’il reste très lié à la famille Hariri. Et que ses déclarations ne sont pas étrangères à cette proximité. Ni exemptes d’arrière- pensées politiquesà

Abd al-Halim Khaddam est né en 1932 dans une famille sunnite assez modeste du nord de la Syrie. Il adhère à 17 ans au parti Baas. C’est de ces années-là que date son amitié avec un autre jeune baasiste, Hafez el-Assad. Lorsque celui-ci prend le pouvoir, en novembre 1970, il est son ministre des Affaires étrangères. Nommé premier vice-président en 1983, il n’en garde pas moins la haute main sur la diplomatie syrienne. Caution sunnite – avec le général Mustafa Tlass, ministre de la Défense – d’un régime dominé par la minorité alaouite, il est surtout, à partir de 1976, le proconsul de Damas au Liban. Ce job-là est très lucratifà

Affairistes notoires, Khaddam et ses trois fils vont bâtir, au fil des ans, un véritable empire. Au Liban, ils s’intéressent en particulier à la téléphonie mobile et à l’importation de produits de luxe. Ils acquièrent aussi plusieurs restaurants, des résidences luxueuses. Et détiennent de multiples intérêts en Syrie et en Arabie saoudite. Une fortune constituée grâce à l’amitié qui lie très tôt Khaddam au chef druze Walid Joumblatt et surtout à Rafic Hariri, alors représentant officieux de la monarchie saoudienne à Beyrouth avant de devenir plus tard Premier ministre. C’est d’ailleurs l’homme d’affaires qui lui offre l’hôtel particulier qu’il habite actuellement à Paris, avenue Foch, après l’avoir racheté à Christina Onassis. Hariri espère pouvoir ainsi, indirectement, influencer la politique syrienne. Il croit y parvenir, du reste, en juillet 1993, alors qu’il est Premier ministre, quand il obtient un feu vert de son ami Khaddam pour poster des détachements de l’armée libanaise le long de la frontière israélienne. Mais le déploiement n’aura pas lieu : le commandant en chef de l’armée s’y oppose, en faisant valoir que Damas n’accepterait en aucun cas, pour des raisons stratégiques, une telle affirmation de la souveraineté libanaise. Ce général s’appelait Emile Lahoud. Les Assad, père et fils, n’oublieront pas son geste, ni la faiblesse du vice-président à l’égard de Hariri.

En 1998, Hafez el-Assad, qui veut préparer Bachar à la succession, décide de confier à son fils le dossier libanais. Khaddam est donc prié de lui passer le relais. Entre les deux hommes, le courant ne passe pas. Pour Khaddam, Bachar est un jeunot qui n’y connaît rien. Il espère pouvoir le contrôler, mais celui-ci renâcle. Le jeune homme craint en outre que Khaddam ne s’appuie sur l’argent et les réseaux de Hariri pour l’empêcher, le moment venu, de succéder à son père. Il va se tourner vers Emile Lahoud, dont il fera son homme lige.

Une succession anticonstitutionnelle

A la mort de Hafez el-Assad, en juin 2000, Khaddam est l’un des rares dignitaires du régime syrien à faire savoir qu’il est opposé à l’accession de Bachar au pouvoir. Il ne veut pas, dit-il,  » couvrir  » une mesure anticonstitutionnelle (Bachar n’a que 36 ans, il devrait légalement en avoir 40). Il faudra toute la capacité de persuasion du général Tlass pour le convaincre de se rallier à la décision des instances dirigeantes du parti. Bachar lui laisse son titre de vice-président, mais celui-ci devient largement honorifique : le nouveau chef de l’Etat et son beau-frère, Assaf el-Chaoukat, devenu chef du renseignement militaire, veulent en finir avec la vieille garde.

Khaddam se tait. En semi-disgrâce, il apprécie la fidélité de Rafic Hariri. Ce dernier, lorsqu’il passe à Damas, ne manque jamais de lui rendre visite dans sa villa d’Abou Remmaneh – l’un des quartiers les plus chics de la capitale syrienne. La reconnaissance de Khaddam survivra à la mort de Hariri. Le vice-président syrien est en effet, en février 2005, le seul dignitaire damascène à assister aux obsèques de l’ancien Premier ministre libanais. En juin 2005, il décide, contre l’avis de Bachar, de prendre la parole lors du 10e Congrès du parti Baas. Il s’en prend alors, en termes très vifs, au ministre des Affaires étrangères, Farouk el-Chareh, déplorant les échecs diplomatiques de la Syrie et sa gestion du dossier libanais. Il n’a plus qu’à rendre son portefeuilleà C’est alors qu’il s’installe sur les bords de la Seine. Mais il continue à se taire. Préfère-t-il attendre, pour parler, d’avoir fait venir ses enfants dans la capitale française à la faveur des fêtes de fin d’année ? La famille au complet est en tout cas à Paris – où Khaddam lui-même a demandé et obtenu la protection de la police – lorsqu’il donne sa première interview à la chaîne Al-Arabiyya, fin décembre. A Damas, le parlement l’accuse de haute trahison.

Il n’en a cure. Lui joue, déjà, l’après-Bachar. Un peu trop vite, peut-être… Espère-t-il que les Américains s’appuieront sur lui pour installer la majorité sunnite au pouvoir à Damas ? Une rumeur persistante, dans le monde arabe, veut en effet que Washington, après avoir  » donné  » l’Irak aux chiites, rêve de confier, dans un souci d’équilibre, la Syrie aux musulmans sunnites. A-t-il quelques raisons de croire qu’il sera soutenu par la monarchie saoudienne ? Il n’est pas impossible qu’une partie de la famille royale lui ait donné des gages en ce sens : la chaîne Al-Arabiyya a pour parrain l’un des fils de Fahd, l’ex-souverain. Mais le roi Abdallah, qui a reçu Bachar el-Assad à Djedda le 8 janvier, semble peu enclin à jouer la chute du régime syrien. Par ailleurs, à supposer que le pouvoir soit à prendre à Damas, il n’est pas sûr que Khaddam soit le meilleur candidat à la succession, même vu de Washington. La bourgeoisie sunnite syrienne ne lui a jamais pardonné d’avoir fait cause commune avec le régime alaouite. Conscient de son manque de crédibilité, il tend aujourd’hui la main aux Frères musulmans. Mais ceux-ci, pour l’heure, se gardent bien de la saisir. l

Dominique Lagarde, avec Scarlett Haddad

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