Quand les Flamands migraient en Wallonie

Une exposition à Gand retrace l’histoire méconnue de l’émigration des Flamands en Wallonie. De quoi jeter une lumière oblique sur nos problèmes communautaires.

Fuyant la misère au xixe siècle, des centaines de milliers de Flamands sont allés gagner leur croûte en Wallonie, à l’époque où les mines de charbon, l’industrie verrière et la sidérurgie étaient florissantes. Certains faisaient la navette, mais beaucoup ont fini par s’y installer. Une nouvelle vague a déferlé au lendemain de la Seconde Guerre et elle fut davantage le fait de fermiers à la recherche de terres plus vastes. Ceux-ci se sont principalement établis dans le Hainaut. Qui sont tous ces Flamands ? Comment étaient-ils perçus ? Et quelles traces reste-t-il de cette émigration en Wallonie ? C’est l’objet de la très pertinente exposition  » Vlaamse migranten in Wallonië 1850-2000 « , qui se tient à Gand, avec traduction en français (1).

Ainsi, dans les années 1920 et 1930, on découvre que des citoyens flamands se sont trouvés sur des listes électorales en Wallonie. De la propagande en néerlandais était même distribuée :  » Vlaamsche arbeiders ! Stemt voor de lijst n° 3 « , peut-on ainsi lire sur une affiche de 1932 du  » Socialiste Partij van Montigny-sur-Sambre  » (et que le visiteur recevra en souvenir). Du côté wallon, une autre affiche proclamait :  » N’accordez pas votre voix aux candidats des boerenbonden et des broederbonden flamingants !  » A l’époque, des quartiers flamands poussent à La Louvière, Liège, Gilly. Ces migrants étaient bien encadrés par des religieux qui s’efforçaient de les assister dans tous les domaines afin de les détourner de la  » tentation socialiste  » et donc de l’action syndicale, d’où leur réputation de briseurs de grèves.

Souvent considérés comme des mandayes, ces Flamands modestes se sont naturellement acclimatés à la langue française et même au dialecte wallon. Des journaux ( Het Luiker Nieuws, De Vlaming in het Walenland…) et de nombreux cercles leur permettaient toutefois de vivre leur identité. Aujourd’hui, il ne reste plus que deux associations. Dans l’imaginaire populaire, le Flamand avait une réputation de bagarreur et de soûlard… Au théâtre, il n’avait pas de nom, c’était  » li Flamind « , parfois surnommé Vanboulette ou Van Platècouye. L’écrivain Alfred Harou rapporte en 1893 qu’un curé de Gilly aurait tenu ce langage à ses paroissiens :  » Lundi, mardi et mercredi, je confesserai les gens et les autres jours de la semaine les Flamands « .

Une telle expo jette une lumière oblique sur la crise belge. Pourquoi les Flamands se sont-ils intégrés en Wallonie, alors que l’inverse est moins vrai ? Les transferts Nord-Sud actuels, n’est-ce pas un juste retour ? Prudent, l’historien Roeland Hermans (KUL), qui a conçu l’expo, se refuse à comparer des périodes différentes :  » Ce serait méconnaître le contexte et la complexité de chacune d’elles, nous rétorque-t-il. En fait, plusieurs réponses sont possibles. Il faut simplement prendre garde de ne pas utiliser des éléments sélectionnés dans le passé pour défendre son point de vue. Car c’est ainsi qu’on fabrique des mythes.  » L’expo, elle, nous plonge dans la glaise d’une réalité parfois crue.

(1) Jusqu’au 12 juin au Caermersklooster à Gand, 9, Vrouwebroerstraat. www.caermersklooster.be Le catalogue (éd. Lannoo) n’existe pour l’heure qu’en néerlandais.

François Janne d’Othée

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